• Jean-Paul Dubois, compagnon de route

    Un nouveau livre de Jean-Paul Dubois, c'est retrouver un compagnon de route, fin observateur de l'époque, sans illusions sur ses semblables et sur le tragique de l'existence, mais avec une légèreté qui lui permet de passer à travers tout et de garder la fidélité de ses lecteurs. Il y a une simple raison à cet attachement. De près ou de loin, qu'il soit jeune ou d'âge mur, on a l'impression que c'est le miroir de l'auteur qui parle. Bien souvent il s'appelle Paul, originaire de Toulouse, cinéphile, fasciné ou en partance pour l'Amérique, ici le Québec. On est donc en terrain connu.
    Paul est en prison, depuis le 4 novembre 2008 le jour même de l'élection de Barack Obama. Deux ans ferme pour violences qu'on lui pardonnerait volontiers, avec pour compagnon de cellule un homme et demi qui s'est fait tatouer l'histoire de sa vie sur la peau du dos (Life is a bitch and then you die) et celle de son amour pour les Harley Davidson. Il s'agit bien d'un Hells Angel, gros dur que (Jean)-Paul décrira quand-même avec tendresse, au fil d'un récit alternant son quotidien en tôle avec le récit de sa propre vie. Une naissance à Toulouse d'un père pasteur, Johanes, arrivé du Danemark dans les années 60 pour épouser Anna qui tient une salle de cinéma d'art et d'essai. Ce qui nous vaut une belle évocation des films d'une époque glorieuse, bien loin de la déferlante commerciale qui occupe aujourd'hui les affiches. C'est au Québec que se déroulera la suite de l'histoire, Paul y ayant rejoint son père, pour y devenir plus tard, à Montréal, super-intendant d'un condominium. Et surtout pour y vivre un amour lumineux avec Winona, Algonquine par son père, et Nouk leur petit chien.
    Tout cela finira mal, on s'en doute. Mais il y a peut-être une clef à trouver dans ce sentiment que l'on a, à lire Jean-Paul Dubois, que le Nord et sa blancheur, celle que l'on trouve aux confins de l'Amérique, ou son isolement comme ici au Jutland, à la pointe nord du Danemark, sont des issues face à un monde finalement pas trop séduisant.
    Jean-Paul Dubois est un écrivain doué, qui donne l'impression d'une totale facilité d'écriture, mais sans doute est-ce là le talent. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon est un de ses livres les plus aboutis.

    Editions de l'Olivier, 2019, 245 pages
    Philippe Goffe

    Philippe Goffe

  • Amazonia, une suite d'Abracadabra

    Avec Amazonia, c’est une nouvelle entrée dans son projet « Abracadabra » que propose Patrick Deville, éternel voyageur, en même temps qu’un retour vers ce continent qui le fascine, l’Amérique latine qu’il aura sillonnée de long en large, et qui fut déjà le décor de plusieurs fragments de ce projet littéraire qui parcourt le grand rêve européen de découvrir la planète. Ainsi de Pura Vida, ou l’histoire de William Walker, un aventurier parti avec une poignée d’hommes conquérir le Mexique au milieu du XIXème siècle, avant de s’autoproclamer Président du Nicaragua et de finir fusillé au Honduras en 1860. Ainsi encore de Viva, le Mexique des années 1930 où l’on croise les traces de Léon Trotski, de Frida Kahlo, de Malcolm Lowry.

    Amazonia, c’est plus particulièrement une traversée du Brésil, d’Est en Ouest, de Belem à Iquitos, pour aboutir en Equateur et aux Galápagos. Un Brésil qui n’est que partiellement celui des Brésiliens, mais plutôt celui des voyageurs et des aventuriers, des explorateurs et des chercheurs de fortune, des écrivains et des poètes, tous ceux qui peuplent l’imaginaire des rêveurs en quête « de contrées lointaines où ne pas assouvir leurs rêves ». On y croisera donc Blaise Cendrars, Henri Michaux, Charles Darwin, Alexandre von Humboldt, Alvaro Mutis, Stefan Zweig, Werner Herzog, Jules Verne, Simon Bolivar et bien d’autres, qu’on n’a pas la place de citer ici. Et à côté d’eux, tous ces aventuriers, utopistes ou guerriers qui tentèrent de s’approprier les terres d’un continent à conquérir.

    Et à nouveau, c’est ce qu’on a appelé la « méthode Deville », une forme littéraire originale, sans fiction, (sans trop de fiction) et pourtant très romanesque, au sens où toute vie peut se raconter comme un roman. Une forme littéraire, parfois au style heurté, où le récit se mêle à l’essai, les journaux intimes aux fragments d’archives, et surtout un va et vient entre le présent et le passé, entre  l’auteur et ses personnages, ceux-ci  étant souvent  hors normes, tels ceux cités plus haut, ou tels encore ces figures de l’épopée coloniale et scientifique européenne (ou occidentale), qui sont toutes au cœur du projet littéraire Abracadabra : Patrick Savorgnan de Brazza, explorateur du Congo français (Equatoria), l’entomologiste Henri Mouhot, découvreur des temples d’Angkor (Kampuchea), ou Alexandre Yersin, disciple de Pasteur ayant découvert le bacille de la peste à Hong- Kong en 1894 (Peste et Choléra).
    Raconter la traversée de ces personnages parmi les hommes, c’est ainsi bien plus que raconter leur vie, c’est traverser l’histoire, éclairer le présent par le passé. Et en parcourant la planète sur les traces de ceux qui ont voulu élargir leurs horizons, rêver peut-être des vies qui ne sont pas les nôtres en réalisant, ainsi que le disait le Monde des livres, d’une formule qu’on aimerait avoir trouvée : le « ravissement de l’histoire par le roman ».
    Eclairer le présent par le passé, mais aussi éclairer le passé par le présent. Questions de transmission. Cette traversée de l’Amazonie, Patrick Deville ne l’a pas faite seulement avec les êtres qui peuplent son imaginaire, mais avec son fils Pierre, vingt-neuf ans. Dans ce compagnonnage ainsi fait de découvertes partagées, y compris de ce qui les lie ou les sépare, de silences autant que d’échanges, et même de promiscuité, il y a quelque chose, sinon du passage de témoin, en tout cas de la mesure d’un temps qui passe, et qu’au-delà de celui qui lui-même était depuis longtemps le personnage central de ses romans, au milieu du tourbillon de toutes ces vies, il y a le père « qui attendait cette si fragile épiphanie ».

    Philippe Goffe

  • La vie solide

    Le corps, le savoir, le travail. C'est un autre choix de vie que pense faire Arthur Lochmann en délaissant ses études de philosophie pour devenir charpentier.
    Et ainsi entrer dans un univers fait de gestes, dont la pratique régulière à travers l'apprentissage fait l'essence d'un métier marqué de permanence. On sait en effet qu'il vient de loin, ce métier, et qu'à travers les siècles ses fondamentaux n'ont pas fondamentalement changé. Les maisons, les granges, les châteaux, les églises et les cathédrales se relient de la terre aux ciels par leur charpente, à chaque fois étudiée, mesurée, pour en assurer la solidité. C'est un savoir ancien qui se transmet et pour celui qui le partage, c'est aussi la découverte de l'humilité. On n'est jamais seul dans les hauteurs, on a besoin des autres, et on est anonyme, dans le rituel du travail de la charpente.
    "La charpente comme éthique du faire" dit Arthur Lochmann, et comment ne pas y penser au moment où la charpente de Notre Dame a brûlé, s'est effondrée. Un symbole d'autant plus fort qu'il se rattache à un lieu de culte. En effet, dit-il, "La figure du charpentier tient cependant sa haute valeur symbolique d'un ancrage culturel bien plus ancien."
    Et il évoque Noé, puis Joseph, dont la filiation célèbre l'esprit du métier. Et à l'image de ce qui s'est beaucoup dit après l'incendie de Notre Dame, tant par des incroyants que par des croyants, Arthur Lochmann parle de la dualité de l'image de la charpente, liée au Christ, "auréolée d'une dignité sans égal", et liée à "l'humilité d'un métier qui peut conférer un supplément d'universalité à son message".

    Arthur Lochmann : La vie solide, La charpente comme éthique du faire, Payot, 2019.

    Philippe Goffe

  • A Livre Ouvert vous conseille

    Où est passée Annabelle ? La jeune fille de 17 ans a été vue pour la dernière fois à une soirée bien arrosée entre jeunes du village. Vers minuit, elle s'est évaporée. Inquiets, ses parents préviennent la police locale mais celle-ci tarde à réagir. Alors que l'adolescente n'a pas donné signe de vie depuis plusieurs jours, les autorités décident de faire appel à une brigade de Stockholm, plus expérimentée. Ainsi, Charlie Lager, jeune inspectrice, retourne-t-elle dans son village natal, 19 ans après l'avoir quitté brutalement.

    A livre ouvert - Le Rat Conteur

  • A Livre Ouvert vous conseille

    Londres, fin des années 30, Florence, une jeune anglaise, rencontre Michele, serveur dans un restaurant chic et immigré italien. Avec lui, elle découvre l'univers bouillonnant de Little Italy et fait la connaissance de Bart et Lina. Les parents de Bart, partis d'Italie pour chercher fortune en Angleterre, tiennent un bar de quartier où la bande de copains aime traîner. Mais lorsque l'Anglettere et l'Italie entrent en guerre, le quotidien de ce quartier populaire est complètement bouleversé. 60 ans plus tard, le petit-fils de Bart, aidé de Florence, tente de retracer le destin de son grand-père. Un roman historique singulier à ne pas manquer.

    A livre ouvert - Le Rat Conteur

  • A Livre Ouvert vous conseille

    Ontario, années 1950, Ian, lycéen, cherche un boulot pour l'été. Il se fait embaucher à la ferme d'Arthur Dunn. Pour Ian, fils du médecin du village, devenir paysan n'est pas une vocation. Il voit plutôt dans ce travail l'occasion de passer du temps avec Laura, la femme d'Arthur, dont il est amoureux. Il sera, dès lors, aux premières loges pour assister au retour de Jake, le jeune frère d'Arthur. Les deux frères n'ont rien en commun. Arthur est taciturne et travailleur, Jake est un beau-parleur manipulateur. Quinze ans plus tôt, Jake a quitté la ferme sans plus jamais donner de nouvelle. Son retour aura des conséquences irréversibles.

    A livre ouvert - Le Rat Conteur

  • A Livre Ouvert vous conseille

    Son diplôme universitaire en poche, Ray Harper quitte Cincinnati et la vie animée des états du Nord pour s'offrir une petite virée dans le Sud profond au volant de sa Mustang verte. Mais à Huntsville, Mississippi, sa voiture le lâche dans un brouhaha tonitruant. La couleur de sa voiture, le bruit de celle-ci, ses cheveux un peu trop longs, son allure de hippie avec ses jeans pattes d'eph' et son accent du Nord, tout confère à Ray un statut d'étranger et à Huntsville, en ce début des années 70, on se méfie des étrangers ! Pourtant Ray rencontre Norma, une jeune serveuse, qui l'aide à trouver un logement et un petit boulot, le temps que le garagiste du coin daigne jeter un coup d'oeil sous le capot de son bolide. Si Ray, grâce à son charme et sa bonne humeur naturelle, parvient à se faire accepter d'une partie de la population, d'autres le regardent avec méfiance et craignent son regard d'un vert profond. Et si Ray ne s'était pas arrêté dans ce bled paumé par hasard ? Et si les fantômes du passé venaient frapper à la porte des habitants de Huntsville ?

    A livre ouvert - Le Rat Conteur

empty