Se confier à l'île
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Se confier à l'île

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À propos

Extrait Par morceaux F. P. ­- Marie Mith, une vieille personne de l'île d'Ouessant avec laquelle je conversais de temps en temps, il y a de cela une trentaine d'années, me racontait que, lorsqu'elle allait rejoindre son mari sur son bateau à quai au Havre et que les douaniers ouvraient sa valise pour la contrôler, elle avait un peu honte car ils n'y trouvaient que des bouts d'étoffe noire. C'est que le costume des femmes est fait de tout petits morceaux. Rien à voir avec une vraie robe ! Et pourtant, une fois placés sur la personne, assemblés et disposés avec des épingles piquées aux bons endroits, la Ouessantine peut être fière de sa tenue. E. F. - Une île n'est faite que de bouts et de morceaux. De loin, c'est un tout à atteindre, qu'on caresse longtemps avant. Un point sur la carte et qui n'en bouge pas, bien défini par ses coordonnées géographiques, une latitude et une longitude. L'image parfaite d'une identité simplifiée, pour qui cherche cela. Mais du dedans, dès qu'on est « passé » et qu'on met le pied dessus, c'est une constellation de lieux et de moments. Toujours un archipel, avec des îles dans l'île et qui changent de place. Déjà, ce n'est plus la même chose qu'ailleurs, ces endroits trop certains, trop bien cousus. C'est un peu comme cela que j'aimerais procéder pour parler de l'île. Poser de petites touches les unes à côté des autres jusqu'à ce que l'ensemble prenne sens dans ses grandes lignes et dans ses détails. Ce qui donne l'unité et l'élan de l'île, ce n'est pas quelque chose qu'elle possède ou qu'elle reçoit de l'extérieur et qu'elle renvoie - comme d'être cernée par la mer - mais un mystère qu'elle compose et recompose sous nos yeux. D'autant plus insaisissable qu'elle paraît pouvoir être atteinte et circonscrite. L'île a une apparence suffisamment simple sur la carte - un point et un nom entourés d'eau - pour devenir le point de croisement de toutes sortes d'utopies complexes, ambivalentes et contradictoires. On en arrive à la penser comme un foyer. À la limite, ce n'est qu'un point idéal, sans relief ni surface, une immatérialité qui fascine et attire, un centre de rayonnement qui condense et disperse tous les possibles. L'île est à la fois toute petite et immense au centre du ciel et de la mer. L'île est tour à tour douce et accueillante, terrible et hostile. L'île, c'est le paradis, comme on le disait autrefois, comme le disent encore aujourd'hui ceux qui ont choisi d'y vivre, comme le répètent les enfants qui ont le bonheur d'y séjourner régulièrement, débarrassés momentanément des multiples objets de la « civilisation » qui encombrent leur liberté de penser et de bouger. Cette petite terre là-bas en mer, avec son individualité rétive, échappe à l'absorption du continent universel, normalisateur et niveleur, et à son pouvoir d'équivalence. La mer tout autour, et qu'il a fallu franchir, a forcé à rompre. On savait qu'on y laisserait des plumes, mais on ne savait pas que la mer enlèverait au passage ce qui ailleurs empêche le mouvement. Pourtant l'île c'est aussi l'enfer d'un milieu clos où il faut vivre en composant à tous les instants avec les autres qui vous observent, vous critiquent, vous assassinent, l'air de rien, juste avec un mot, un innocent sobriquet, qui vous a été attribué on ne sait même plus par qui, un soir de relâche, mais qui, le lendemain, a déjà fait le tour de toutes les maisons, comme porté par le vent. L'île n'est pas déserte. Ce n'est pas cela qu'on a dû laisser. Ce qui est resté ailleurs, que la mer a pris ou que le vent a emporté au passage, c'est une manière de voir, peut-être une manière d'être. On ne peut plus voir pareil. Ce dont on pressentait la fragilité, ce qu'on savait trop sûr, cette façon d'appréhender trop convenue, n'est plus tenable ici. Il faut voir autrement, recommencer. On s'émerveille de ce neuf. Dans l'île, il faut vivre comme en famille, sans illusions sur les uns ou sur les autres, mais avec la certitude d'être accompagné et aidé au moment où surviendra un grand malheur - sans que rien ne vous soit demandé en contrepartie. L'île est un monde à soi seul. Lorsque l'on vit à son bord, le continent n'existe plus. Mais en même temps, l'île est une provocation permanente envers le continent qu'elle n'arrête pas de défier du haut de sa petitesse, une énigme pour ceux de la grande terre, attirés par son inexplicable orgueil. Alors que, somme toute, dans l'île, tout est comme ailleurs si l'on considère séparément chaque rocher, chaque plante, chaque animal, chaque maison, chaque personne... Et pourtant, comme les morceaux d'étoffe du costume de la Ouessantine, assemblés et disposés les uns par rapport aux autres, ils composent un monde où rien n'est comme ailleurs ; le monde si particulier de l'île. La lumière y est plus forte ou plus dense, le silence plus profond. Le raffut des oiseaux de mer y est parfois insupportable, celui des insectes au ras de terre y est assourdissant, les individus y ont davantage de caractère... Le tout de l'île fait voir des parties qu'on ne remarquerait même pas ailleurs où règne - par contraste - la dilution. D'abord parce que le lieu est circonscrit, et qu'il se produit un effet de réfraction : du fait des frontières établies par la mer et de son apparence illimitée, le regard revient vers l'intérieur, se replie, se recentre pour s'accrocher à des détails. Tout l'espace se plie sous ce besoin nouveau de regarder. Sur l'île, on peut s'étonner - et on s'étonne - de rien. Les oiseaux de mer et les oiseaux de l'air, les moutons de terre... C'est l'étonnement qui est nouveau. De s'étonner à nouveau, simplement. L'île pousse à aimer, et quand on aime, on regarde autrement. L'île, c'est la vie qui se déroule inexorablement avec son cortège de contradictions mises à nu. C'est le fil du temps mis à jour. Pour celui qui y accoste et qui y revient c'est aussi la rupture profonde entre soi dans l'île et le soi de la grande terre, entre le temps long d'avant, si vite oublié, et l'éternité de l'instant qui est. Nous sommes pleins de contradictions. Il serait illusoire de vouloir les résoudre toutes. Mieux vaut essayer de les agencer à l'avantage de chacun de nos morceaux, en tenant compte de l'ensemble. En somme, aménager en nous une société interne supportable. L'île, espace fragmenté, divisé, fait de morceaux d'espaces différents, qu'elle maintient pourtant dans une unité, est un bon modèle pour nous penser. Le tout amène les parties à s'individualiser, avec un effet de création de diversité comme nulle part ailleurs.

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Rayons : Littérature générale > Récit

  • EAN

    9782368330906

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    128 Pages

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  • Poids

    7 655 Ko

  • Distributeur

    Numilog

Emmanuel Fournier

Emmanuel Fournier est auteur de plusieurs livres de philosophie sur la place du langage dans nos interrogations, notamment Croire devoir penser (1998) aux éditions de l'Éclat. Il a également participé au Dictionnaire de la pensée médicale (PUF, 2004).

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