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[eBook]  Le libre choix de Clara Weiss

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Extrait Mon père s’effilochait dans ce service Alzheimer. Sa mémoire s’effritait et se barrait en bribes improbables, en bouts de phrases trouées, en rubans déchirés qui volaient au vent mauvais. Et ma vieille culpabilisait comme une folle : — J’aurais pu le garder encore à la maison, répétait-elle à l’envi. Oui, mais quand le toubib avait annoncé franco de port qu’une place se libérait, il avait fallu signer sans attendre qu’un autre déverrouillé de la caboche l’occupât. — C’est à toi de décider, avais-je lancé. De toute façon, je te soutiendrai quel que soit ton choix. Elle était dévastée, mais elle s’agrippait encore au bastingage. Le navire de son couple prenait l’eau de toutes parts depuis que mon père avait lâché la barre. Ce cargo rouillé de la vie dérivait comme une épave dans la tempête, mais elle tenait bon. — Il faut que vous pensiez à vous, avait renchéri la psychologue. Je trouvais ces deux blouses blanches plutôt apaisantes. Le toubib n’en faisait pas des tonnes dans le pathos et la psy ne s’enfonçait pas dans de fumeuses théories. Tout était simple : mon vieux avait largué les amarres depuis un bon moment et il était temps de le mettre en cale sèche. — Mais ça va si vite, murmurait ma mère en me cherchant du regard. — M’man, ça va faire bientôt dix ans que ça dure... Alors, elle avait paraphé le papier et j’étais soulagé pour elle. Le lendemain, on emmenait mon dabe dans sa nouvelle prison. Un bâtiment coquet, quasiment neuf, recroquevillé sur lui-même comme une coquille d’escargot, avec un jardinet exotique en guise d’axe de rotation. Il fallait attirer l’œil vers ce centre végétal pour oublier qu’à l’extérieur le monde continuait de tourner et de s’agiter furieusement. Un lit médical, une télé et un cadre avec des photos de famille. On l’avait assis dans le fauteuil comme sur le siège d’un car qui aurait foncé vers la mort. — Tu dors où ? avait-il demandé à ma mère en voyant le lit. — À côté, avait-elle biaisé. Il n’avait plus jamais posé la question. Les premiers temps, on allait le voir tous les jours, puis tous les deux jours, puis tous les trois jours. Pour accéder au service, nous devions traverser le long couloir d’un autre bâtiment plus vétuste. Un mouroir pour vieux qui sentait l’urine et l’eau de Javel. Dans chaque chambre, une chaise roulante immobile et une créature racornie, fripée, ridée, édentée, qui s’accrochait au fil de la télévision en guise de perfusion. — Je préfère mourir tout de suite plutôt que de finir comme ça, murmurait ma mère en s’agrippant à mon bras. — Faut reconnaître que c’est glauque... Mais est-ce qu’ils s’en rendent compte ? Mon père, lui, ne se rendait plus compte de rien. Il avait le regard vide, ne répondait pas à nos questions ou nos sollicitations. On lui collait sous le nez les portraits de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Il ne réagissait plus. Ouvrait un œil puis le refermait comme s’il était déjà parti dans un autre monde. Ce triste calvaire avait duré six mois alors que je m’étais préparé à l’endurer pendant plusieurs années. De son vivant, mon paternel était un gars joyeux, plein d’humour, pas méchant pour deux ronds. Un petit ingénieur sans grandes ambitions qui avait fait toute sa carrière dans une grosse boîte d’électricité et qui se contentait de bonheurs simples. Il ne s’intéressait pas à l’art, ni à la culture, ni à la politique, ni à la musique. Il aimait les marches militaires américaines parce que les hasards de la guerre l’avaient envoyé en Alabama pour devenir pilote de zingue. Et quand sa formation accélérée s’acheva, l’armistice fut signé... Bref, il resta un héros sans combat. Soldat anonyme passé entre les gouttes. De retour en France, il aurait pu continuer dans l’aviation. Il n’y avait plus de manche à balai disponible et il était allé vendre ses services ailleurs. Mais, ces dernières années, la maladie lui avait embrouillé la cage à souvenirs : — Raconte-moi ta guerre, p’pa ! Je l’enregistrais avec un petit magnétophone numérique pour conserver ce qui pouvait être sauvé. Pourtant, ça se barrait déjà en déliquescence, sévère. — Je livrais des armes à la Résistance dans le métro. Oui, je me souviens. Après on a bombardé Berlin, et Moscou aussi... Dans ses rêves. Bien sûr, il n’avait jamais mis le pied dans un réseau de résistants. Il était rentré en France en 45 lorsque tout était déjà fini, plié, libéré, nettoyé. Totalement alzheimerisé, il ne mentait pas. C’était juste de la bouillie de souvenirs, de la mélasse à réminiscence. Je pensais bien qu’à son âge, cela faisait partie de la logique du destin. On vivait plus vieux de nos jours et donc ils étaient plus nombreux à virer bredins du cerveau alors que leur palpitant jouait les prolongations. Au café du commerce, on disait qu’ils devenaient des légumes. Je n’aimais pas cette métaphore. Mon paternel n’avait jamais été une endive ou un poireau. Mais, pour sûr, il s’asséchait et se ratatinait. Un pruneau au soleil. Ma mère s’inquiétait : — On doit le faire manger, parce que les infirmières n’ont pas le temps de s’occuper de tout le monde... Oui, mais ses neurones en grève refusaient obstinément de mettre en marche la machine à mastiquer et à déglutir. Je lui glissais des petites cuillères de compote de pommes dans le ciboire : — Avale, p’pa ! Rien à faire. Pire qu’un mioche. Je lui collais un bavoir autour du cou qui servait de piste d’atterrissage à bouffe. Parfois Lizbeth nous suivait. Avec la discrétion des femmes vietnamiennes. Ma compagne descendait par une moitié des empereurs du Siam et par l’autre d’un militaire gascon mort au champ d’honneur au moment de la débâcle indochinoise des années soixante-dix. Que faisait son père là-bas alors que l’armée française avait mis les voiles depuis longtemps, cédant la place à une génération de G.I’s embourbés dans le cannabis, la musique rock et l’odeur du sang ? On n’avait jamais su. Peut-être du renseignement ? Des missions occultes ? En tout cas, ça s’était soldé pour lui par une bastos en pleine poire et une fin de parcours dans un fossé glauque, à côté d’une rivière où poussaient des lis d’eau. Pas comme mon paternel qui mourait à petit feu. J’avais des projets pour nous : — Un jour, on ira voir la tombe de ton père à Saïgon. — Je ne suis pas près de t’emmener là-bas. J’ai encore de la famille au Vietnam et ils sont très pratiquants... J’irai seule et tu en profiteras pour écrire un nouveau roman policier... L’écriture, ça me connaissait. Je produisais des polars comme on pisse des bocks de bière. Pas de quoi rouler en Jaguar, mais ça nous faisait vivoter. Avec le salaire de Lizbeth en plus, on ne s’en tirait pas trop mal. Je l’aimais, mais je pouvais toujours en aimer d’autres. Adolescent, j’étais tombé amoureux tellement de fois que j’avais renoncé à en assumer la comptabilité. C’était encore du domaine du possible. Fallait pas me pousser du sentiment pour me transformer en chèvre de monsieur Seguin. Quoiqu’avec la ronde des annuités, tout cela s’était sacrément tassé. Parfois, je pensais bien même que c’était une affaire réglée et que l’armoire était bouclée à double tour. Un profil d’artichaut. Voilà qui évoquait mon patronyme breton : Queffelec. Mais je signais mes bouquins du pseudonyme d’Adrian Hope parce qu’un autre Queffelec s’était mis sur le marché du commerce des mots avant moi et m’avait savonné la planche, me privant de l’utilisation de mon nom. Ce salaud écrivait comme un Dieu et avait même décroché le Goncourt. Un vrai breton passionné de mer et de bateaux. Moi, je n’avais jamais pu poser le pied sur une dunette sans m’arrimer au bastingage pour dégueuler tripes et boyaux. C’est dire. D’ailleurs, nous vivions dans le Sud-Ouest, à des kilomètres de l’océan. — Je ferais bien un voyage en Asie, pourtant. — Tu ne peux pas laisser ta mère seule avec ton père en ce moment... J’avais follement glissé en amour avec Lizbeth comme avec les autres. Mais c’était la seule femme avec qui j’avais eu tardivement envie de pondre des gosses. Ça devait bien signifier quelque chose que je ne regardais pas trop en face. Une perspective comme quoi elle aurait été la femme de ma vie. Pensée à laquelle je me refusais obstinément d’adhérer. Toujours pour cultiver l’illusion de la liberté alors que nos semelles étaient poissées de chewing-gum dès la naissance. Mais on les avait faits, ces deux mioches qui depuis s’étaient tirés de la casbah et globe-trottaient dans des pays incertains. Notre fille quelque part en Amérique du Sud et notre fils dans un studio de dessin en Asie. Ils nous skypaient pour nous raconter leurs vies, mais ça ne les faisait pas revenir au bercail. — Mes enfants me manquent, se plaignait Lizbeth. — Alors, partons ! — Tu dois t’occuper de ta mère... Ce n’était pas de la morale. Et j’étais loin de penser que quelques semaines plus tard je ferai un autre genre de voyage avec une certaine Clara Weiss. Mon paternel se barrait de la vie et il me fallait l’accompagner. Lui tenir la main. Être là au moment du grand saut. Agir comme un bon fils, parce qu’il avait été un bon père. Et je devais ça aussi à ma vieille. — Heureusement que je t’ai, disait-elle. Je détestais ce genre de compliment. Mon dabe n’avait jamais essayé de se barrer de l’hosto. Jamais. Ça aurait été l’enfer si on l’avait su fugitif en puissance. Au moins, il nous épargnait cette flétrissure de l’âme, cette souillure d’ignominie. De penser que ses proches l’avaient planté en pleine jungle sans même un canif en poche. Mais non. Pas la moindre tentative d’évasion. Il avait abdiqué son droit à l’autodétermination. Le cabinet des prises de décision était fermé à double tour. Il ne demandait plus rien, même pas à mettre les voiles. Je me posais des questions : — Tu crois qu’il a conscience d’être enfermé ? — Il ne bouge pas de son fauteuil, répondait ma mère. On restait des heures, assis à côté de lui à lui tenir la paluche. On continuait à lui montrer des enfilades de clichés de famille. Des argentiques jaunis à la cuisson du temps. Des portraits oxydés qui racontaient chacun une histoire, une remembrance de tendresse, une relique de sentiment, un stigmate d’émotion. Mais il ne focalisait plus du tout et son regard faisait le point ailleurs. Quelque part dans le vide. On lui parlait de sa vie, de toutes les graines qu’il avait semées et dont il ne pouvait plus moissonner les récoltes. On avait beau tournailler la manivelle, le moteur ne démarrait plus. On repartait comme des péteux, emmouscaillés de l’affection, limite gênés de lui fausser compagnie et de le laisser croupir dans son marigot fétide. Même si c’était nettoyé au jus de pin des Landes et à la Javel parfumée, ça sentait la malemort. Il était en train de crever et je ne pouvais rien y faire. Même pas lui dire des mots d’adieu pour ne pas admettre le fatidique.


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