Donnez votre avis

Recommandez ce produit

Offrir cet ebook

[eBook]  Morandouna, le pays d'en haut

Liste

Cet ouvrage n'a pas encore été noté

Donnez votre avis

Extrait J’aime à lire une dernière fois dans tes yeux de marbre le chemin de ma destinée, mon ange. Voilà bientôt trente ans que ton sourire lointain me porte et me suit, qu’il signe avec un brin de moquerie une complicité jamais démentie. Oh, je sais, toi l’envoyé des cieux, tu aurais pu rêver mieux que cette alcôve à mi-hauteur de la cage d’escalier. Mais que veux-tu, ne serait-ce que pour te loger là, j’ai dû batailler ferme contre Isa, contre les enfants, contre tout ce que notre entourage compte de médisants, afin de te garder une place dans notre maison.   Dès l’instant où je t’ai vu, ton image ne m’a plus quitté.   Ton fameux sourire ! Il n’a plus parlé qu’à moi depuis notre première rencontre, et aujourd’hui encore j’ai la prétention d’être le seul à savoir y lire tout ce que ton créateur y a mis. Tu te souviens ? Tu es devenu ma petite folie de Carrare, ce jour lointain où nos routes se sont croisées au fond d’une impasse, en Italie. À l’époque, nous y passions une semaine, Isa et moi. Sans doute était-ce pour nos dix ans de mariage. Une fin d’après-midi, alors que nous nous apprêtions à regagner l’auberge, fourbus d’avoir écumé tout ce que Carrare comptait de sculpteurs, tu m’es apparu. Le soleil incendiait d’un dernier rayon les crêtes éventrées au-dessus de nos têtes, et l’on aurait pris pour de la neige ces immenses carrières d’où depuis des siècles sortait ce marbre à la renommée inégalée. Michel-Ange déjà y dénichait la matière de ses chefs-d’œuvre, et combien comme lui, bien avant et bien après, y sont venus pour la même quête. Alors que je rêvais d’une bonne douche, tu m’as happé, mon ange. Dans une arrière-cour, tu trônais, œuvre singulière, à cent lieues de tous les classiques mille fois déclinés dont nous avions une indigestion. Éclipsant toutes les copies de vénus grecques et romaines, tous les dieux hellènes descendus du Parnasse et autres illustres du Panthéon, raillant les victoires ailées et les fronts ceints de laurier, tu souriais de manière lointaine, un peu grave, presque dédaigneuse. Tu donnais à voir une fougue et une audace totalement improbables : une alchimie explosive émanait de ton corps noueux, agile, de tes muscles saillants de chasseur à l’affût, que contredisait ta nature céleste trahie par tes ailes d’archange. Tourné par-dessus ton épaule, ton visage me fut d’emblée une révélation. Tes lèvres d’adolescent sauvage, rudes et racées, barrées pour moitié par tes cheveux fous, tignasse de sioux ! Comme la vie semblait battre sous tes traits de marbre ! Je lisais dans tes yeux de pierre non seulement la ruse, mais une vague colère aussi, bien étrangère ma foi à l’innocence supposée d’un messager des puissances d’en haut. Un regard d’ange habité par le démon… Tes ailes, pourtant, tes somptueuses ailes, tranchaient par leur incomparable ciselure. Le sculpteur avait su les affiner au point que la lumière les traversât – c’est te dire ! – mais il avait eu en outre le don d’offrir à tes plumes un duveteux tel qu’on en oubliait le froid de la roche. Preuve ultime de son talent, on était en mesure de lire dans ta seule posture le bouillonnement de tes nerfs à vif.   J’aurais pu t’imaginer Peau-Rouge, prêt à enfourcher ton mustang, si je ne t’avais vu adouci en tes humeurs par cette paire d’ailes qui te parait avec splendeur. Nuage Ailé version Quattrocento ! Debout, une jambe tendue, l’autre fléchie, bras relâchés, l’aile gauche superbement ouverte, tandis que la droite semblait hésiter encore à s’éployer, tu paraissais contempler les bisons dans les plaines de l’Ouest. Un dieu facétieux avait fait de toi un Icare Apache, un Gabriel des tipis portant la parole des totems ! Tu me fascinais, pétri que tu étais de la sauvagerie des Amériques originelles et des canons du classicisme italien ! Un vrai non-sens de toute splendeur, servi par la pureté du marbre finement veiné. J’ai dû tourner autour de toi une bonne dizaine de fois, ce me semble. L’envoûtement, vois-tu.

ebook (ePub)
9.99 €
Sans drm
: ePagine

Autres informations

  • EAN 9782918471554
  • Disponibilité disponible
  • Nombre de pages 264 pages
  • Action copier/coller Dans le cadre de la copie privée
  • Action imprimer Dans le cadre de la copie privée
  • Poids 1 417 Ko
  • Distributeur Numilog

Rayon(s) : Littérature générale > Romans & Nouvelles


empty