Agone



  • Eric Hobsbawm est né l'année de la révolution d'Octobre et s'est réclamé du marxisme toute sa vie. La période qu'il analyse et le communisme qui en constitua une dimension essentielle sont donc liés à son existence. Bien que le XXe siècle soit achevé, son interprétation reste un enjeu politique décisif. Et le fait que l'ordre en place provoque son lot de révoltes presque partout dans le monde interdit de reléguer au rang de contes poussiéreux les chapitres d'un temps qui a vu des peuples renverser l'irréversible. Leurs espérances furent parfois déçues, détruites, décapitées (cette chose-ci est connue), mais aussi parfois récompensées (cette chose-là est moins évoquée).
    L'Ère des extrêmes nous rappelle que l'humanité ne fut pas toujours impuissante et désarmée quand elle voulut changer de destin. Lorsque Hobsbawm publia ce livre, ce genre d'observation n'allait plus de soi. Mais vingt-cinq ans plus tard, les lampions de la célébration définitive de la démocratie libérale sont éteints. Et l'histoire qui resurgit ne se résume pas à un imaginaire désenchanté.
    Cette somme mêle l'étude des révolutions politiques, culturelles et des bouleversements sociaux du XXe siècle, celle des deux guerres mondiales, mais aussi des innovations artistiques et scientifiques.
    Traduit en trente langues et largement célébré, L'Ère des extrêmes rencontra un accueil plus difficile en France, où les grandes maisons d'édition refusèrent de publier des analyses trop marquées selon elles par l'attachement de l'auteur à la cause révolutionnaire.
    « Dans les toutes premières lignes de son ouvrage, Eric Hobsbawm écrit : "En cette fin de XXe siècle, la plupart des jeunes femmes et des jeunes hommes grandissent dans une espèce de présent permanent, dépourvu de tout lien organique avec le passé public qui a pourtant façonné les temps actuels."
    Rien de tel que ce livre superbe, si riche de faits lumineusement rapprochés, bouillonnant d'idées, pour éclairer le lecteur sur l'histoire, toute proche et pourtant mal connue, qui a modelé ce monde désorienté et l'incite à sortir de ce "présent permanent" sans perspectives, à inventer, avec d'autres, son propre avenir. »
    Claude Julien « Le siècle des extrêmes. Une histoire qui a modelé notre monde désorienté », Le Monde diplomatique, mars 1995.



  • « Nous, classes moyennes, petits-bourgeois de toutes catégories, anesthésiés par notre confort, chloroformés par nos habitudes, obnubilés par nos médiocres intérêts, devrions nous aviser que le modèle d'organisation sociale qui est révolu, c'est celui qui se présente comme le seul concevable et le seul souhaitable, le modèle que le capitalisme libéral a étendu à toute la planète, celui d'une société à deux vitesses et d'un monde à deux humanités. L'évolution plus qu'alarmante des rapports sociaux, le fossé infranchissable qui se creuse toujours plus entre nantis et démunis, entre possédants et dépossédés, engendrant exclusion, haine et violence, rendent inéluctable le choix décisif entre un monde où la défense des privilèges ne pourra plus être assurée que par la guerre déclarée contre les pauvres et un monde où la suppression des inégalités économiques constitue le préalable de la construction d'une démocratie mondiale. »
    Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par oppression mais aussi par l'adhésion des individus au système qui les exploite, entretenue par de vaines espérances de succès individuel. Nos luttes doivent s'accompagner d'un autre combat, dont l'enjeu est l'appropriation par chacun de sa subjectivité : ce travail de « socioanalyse » a pour objet la maîtrise de ce qui conditionne notre participation spontanée à l'ordre établi.



  • « Je ne peux que suivre Emma Goldman quand elle déclare ne pas vouloir d'une révolution où elle ne pourrait pas danser. Mais à tout le moins, elle voulait une révolution - une révolution sociale - sans laquelle de telles fins esthétiques et psychologiques ne bénéficieraient qu'à quelques-uns. Or, sauf à me tromper complètement, les objectifs révolutionnaires et sociaux de l'anarchisme aujourd'hui souffrent d'une telle dégradation que le mot "anarchie" fera bientôt partie intégrante du vocabulaire chic bourgeois du siècle à venir : une chose quelque peu polissonne, rebelle, insouciante, mais délicieusement inoffensive. »
    Dans ce petit livre, Murray Bookchin étrille les dérives d'une gauche radicale surtout préoccupée par la transformation de son mode de vie, et récusant toute forme d'organisations et de programmes révolutionnaires. Sa perméabilité aux maux qui affectent nos sociétés - individualisme forcené, goût de la posture, narcissisme et irrationalisme - a ainsi conduit ses partisans à se détourner de leur héritage socialiste.

  • « Le meurtre de Mike Brown par un policier blanc a marqué un point de rupture pour les Afro-Américains de Ferguson (Missouri). Peut-être était-ce à cause de l'inhumanité de la police, qui a laissé le corps de Brown pourrir dans la chaleur estivale. Peut-être était-ce à cause de l'arsenal militaire qu'elle a sorti dès les premières manifestations. Avec ses armes à feu et ses blindés, la police a déclaré la guerre aux habitants noirs de Ferguson. »
    Comment le mouvement Black Lives Matter a-t-il pu naître sous le mandat du premier président noir ? L'auteure revient sur l'« économie politique du racisme » depuis la fin de l'esclavage, le reflux des mouvements sociaux des années 1960 et l'essor d'une élite noire prompte à relayer les préjugés racistes et anti-pauvres. Elle défend le potentiel universaliste de BLM : afro-américain et tourné contre les violences policières, il peut parfaitement rallier d'autres groupes et s'étendre à une lutte générale pour la redistribution des richesses.
    Militante antiraciste, féministe et anticapitaliste, Keeanga-Yamahtta Taylor enseigne au Département d'études afro-américaines de l'université de Princeton. Black Lives Matter, son premier livre, a reçu de nombreux prix et a été plusieurs fois réimprimé depuis sa sortie aux États-Unis.



  • « La réticence des magistrats à mettre en cause des militaires français pour complicité de génocide s'est traduite par le refus, pendant l'été 2017, d'interroger l'amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major des armées en 1994, et son adjoint chargé des opérations, le général Raymond Germanos, au motif que les militaires sur le terrain auraient décidé de façon autonome de leur action ou inaction. C'est méconnaître les réalités de la chaîne de commandement, puisque l'amiral Lanxade lui-même explique : "Les forces françaises au Rwanda exécutaient les ordres qu'on leur demandait d'exécuter." »
    Vingt-cinq ans après les événements, ce livre rend compte du soutien français aux forces gouvernementales rwandaises avant, pendant et après le génocide des Tutsis. Il revient sur l'ambiguïté de l'opération Turquoise qui, après avoir laissé massacrer plus d'un millier de civils sur la colline de Bisesero, a aussi laissé partir vers le Zaïre les génocidaires - qu'elle a même été jusqu'à réarmer. Aujourd'hui encore, la plupart des acteurs politiques, quel que soit leur bord, continuent de se taire ou de nier l'implication de l'État français dans le génocide. Le combat judiciaire qui continue lui aussi pour rompre ce silence et mettre fin à l'impunité des responsables français et à celle des Rwandais suspectés de génocide - pour qui le territoire français est encore largement une terre d'asile - rencontre de nombreux blocages, parfois au coeur même de l'État.





  • À la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d'ouvriers et d'employés d'être rattrapés par plus déshérités qu'eux. C'est alors que la question de l'insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l'identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».
    Cette métamorphose s'accomplit à mesure que l'inflation resurgit, que les usines ferment et que l'« élite », jadis associée aux grandes familles de l'industrie et de la banque, devient identifiée à une « nouvelle gauche » friande d'innovations sociales, sexuelles et raciales.
    Les médias conservateurs n'ont plus qu'à se déchaîner contre une oligarchie radical-chic protégée d'une insécurité qu'elle conteste avec l'insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n'est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie de juges laxistes, ­d'intellectuels jargonnants et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ?
    « Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous.
    Extrait de la préface de Serge Halimi



  • Quand la massue américaine s'est abattue sur l'Afghanistan, les combattants étrangers d'Al Qaïda ont pris la fuite et les Talibans se sont dispersés. Mais Washington se désespérait de trouver des terroristes à écraser. Les hommes forts que l'état major américain a placés à la tête du pays n'ont pas tardé à comprendre qu'ils pouvaient exploiter son ignorance aveugle pour s'en prendre à leurs propres ennemis, y compris ceux qui collaboraient volontiers avec les envahisseurs étasuniens. Le pays fut bientôt gouverné par des seigneurs de guerre impitoyables, et de nombreux anciens Talibans désireux de rejoindre le nouveau pouvoir rallumaient l'insurrection.
    La massue a été ensuite ramassée par le président Obama qui a « mené en retrait » l'écrasement de la Libye. Au milieu d'un soulèvement du printemps arabe contre le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, le conseil de sécurité de l'ONU adopte la résolution 1973, exigeant un « cessez-le-feu immédiat et la cessation totale des violences et de toutes les attaques et exactions contre la population civile ». Le trumvirat impérial - France, Angleterre, Etats-Unis - décide immédiatement de violer la résolution en devenant l'armée de l'air des rebelles et en accélérant brusquement les violences. Le résultat est que la Libye est désormais déchirée par des milices rivales, tandis que la terreur islamiste et les stocks d'armement se sont répandus sur une grande partie de l'Afrique ainsi qu'en Syrie.
    Les conséquences du recours à la massue sont largement connues...
    Quatrième édition revue et augmentée
    Prologue de Howard Zinn
    Postface inédite, « La géopolitique à la massue » (2014)



  • « Ce que désire la classe des professionnels bien diplômés, c'est une méritocratie plus parfaite : un système où ceux qui ont du talent peuvent s'élever. Quand on est parvenus à la diversité et que les gens brillants de toutes races et de tous sexes ont été dûment qualifiés, cette espèce de libéral ne peut pas vraiment concevoir d'autres griefs contre le système. Les revendications des travailleurs ordinaires ne les touchent pas : les vigiles, les serveurs de fast-foods, les aides à domicile et les gardes d'enfant - dont la plupart sont des femmes et des personnes de couleur - qui n'ont pas de diplôme universitaire. »
    Ce livre analyse l'abandon par les « nouveaux démocrates » des classes populaires et des syndicats au profit des classes aisées et cultivées. Il rappelle ce que cette « économie de la connaissance » a coûté aux travailleurs manuels et aux catégories peu diplômées, condamnées à la relégation sociale et à une forme de plus en plus agressive de mépris culturel. Dépréciées par le parti qui leur servait autrefois de véhicule politique, elles sont devenues plus attentives aux thématiques identitaires de démagogues réactionnaires. Comme celui qui vit à la Maison-Blanche.



  • « Au début des années 1950, quelque chose change à Longwy. Pour la première fois les divisions ethniques ne jouent pas. Français et Italiens luttent côte à côte. Par ces grèves, la deuxième génération italienne signe son entrée dans la "vie active". Elle n'a pas oublié l'exploitation féroce qu'ont subie ses parents. Dès lors, il faut voir dans ces luttes comme une manière pour ces enfants devenus grands de réaliser ce qu'on avait toujours interdit à leurs parents : exprimer publiquement et collectivement leur haine pour un système qui les avait toujours niés en tant qu'individus, citoyens et producteurs. »
    En retraçant un siècle d'histoire industrielle et sociale, dans le bassin sidérurgique lorrain où les maîtres de forges sont longtemps restés tout puissants, Gérard Noiriel éclaire de manière décisive la question des rapports entre classes sociales et immigration. Ici, l'inclusion des étrangers dans la nation est passée par l'identification à la classe ouvrière. Ce livre fondateur de la socio-histoire de l'immigration montre la lente construction - puis le rapide déclin - d'un groupe ouvrier fort et soudé autour de l'engagement communiste.



  • Histrions de la cour des princes et éditorialistes de gouvernement clament que l'étude de l'histoire doit transmettre l'amour de la nation. Ils s'entendent sur­ tout pour fustiger les universitaires qui n'endossent pas cette mission. Mais si l'histoire ne doit pas, en effet, rester cantonnée dans les laboratoires et si les historiens doivent diffuser le fruit de leurs travaux, c'est parce qu'ils relèvent d'un service public. Et la recherche historique n'a jamais cessé d'être créative, inventive, parfois engagée. C'est en référence à cette tradition et ce potentiel que nous voulons réhabiliter le concept d'« émancipation ».
    Il faut regagner du terrain sur celles et ceux qui confondent histoire et propagande haineuse, histoire et hagiographie. Il est temps de replacer l'histoire dans la lutte contre les dominations et de se débar­rasser du fatalisme qui nourrit le conservatisme réac­tionnaire. Dans cette perspective, l'histoire a son rôle à jouer. Parce qu'elle fissure les noyaux de certitude, à gauche comme à droite. Parce qu'elle rappelle que l'émancipation se nourrit des actions solidaires des hommes et des femmes du passé.



  • « En contestant les critères traditionnels de la connaissance religieuse, la Réforme pose une question fondamentale et ouvre une boîte de Pandore : comment justifier les fondements de notre connaissance ? Ce problème va déclencher une crise sceptique qui va bientôt affecter l'ensemble du panorama intellectuel de l'Occident. »
    Le scepticisme est au principe de la pensée moderne - et partant, de la nôtre -, montre Richard Popkin : loin d'être un âge dogmatique où triomphe une raison souveraine, l'époque moderne émerge avec la redécouverte, au sortir du Moyen Âge, de l'arsenal argumentatif élaboré par les sceptiques de l'Antiquité, en même temps que s'ouvre la crise de l'autorité spirituelle entraînée par la Réforme. Se trouve alors posée, dans toute sa portée politique et religieuse, la question philosophique fondamentale du critère de la vérité.
    Aucune analyse de ce courant de pensée, qui double toute l'histoire de la philosophie et constitue une tradition de résistance intellectuelle à toute forme d'idéologie et à tous les dogmatismes, n'a l'ampleur de cet ouvrage, inédit en français. Il plonge dans la vie, les écrits et le monde des figures les plus significatives du scepticisme et de l'anti-scepticisme, de Savonarole et Érasme à Pierre Bayle et David Hume, en passant par Descartes et Spinoza.



  • Notre manière de penser est une question de vie ou de mort. Si ceux qui tiennent les rênes de la société se montrent capables de contrôler nos idées, ils sont assurés de rester au pouvoir. Nul besoin de soldats dans les rues. Cet ordre résulte d'un processus de sélection au cours duquel certaines idées sont promues par le biais des plus puissantes machines culturelles du pays. Nous devons réexaminer ces idées et réaliser comment elles s'opposent à notre expérience du monde. Nous serons alors en mesure de contester l'idéologie dominante.
    De l'exercice de la justice aux motivations réelles des guerres, en passant par les conditions d'entretien de la violence économique et sociale, l'auteur illustre la manière dont la tenue des affaires du monde, c'est-à-dire de nos affaires, devrait être entre nos mains. Et toujours chez Howard Zinn le même optimisme sur la nature et le destin de l'humanité : l'histoire ne réserve que des surprises, et elles ne sont pas toutes mauvaises.

  • « En 1841, dans son discours de réception à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la "populace" pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Ruche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement le mot "misérable", qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, Eugène Sue découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans son roman. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale. »
    La France, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placés, à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme, l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé son histoire depuis la fin du Moyen Âge : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises, l'esclavage et la colonisation, les migrations, les questions sociale et nationale.
    Historien, directeur d'études à l'EHESS, Gérard Noiriel a notamment travaillé sur l'articulation de l'immigration, de la nation et des sentiments xénophobes. Il livre avec cette Histoire populaire de la France la synthèse de toute une vie de recherches et d'engagements.





  • « En 1918, devant la défaite allemande imminente, les huissiers de l'Empire ouvrirent aux dirigeants sociaux-démocrates la porte si longtemps close et les introduisirent, non sans arrière-pensées, dans l'antichambre du pouvoir. Et voilà que les masses se précipitèrent à l'intérieur, bousculèrent leurs dirigeants et les entraînèrent jusqu'à la porte du pouvoir lui-même. La social-démocratie semblait enfin parvenue à son but. Alors ses dirigeants, élevés malgré eux jusqu'au trône vide par la foule de leurs partisans, n'eurent rien de plus pressé que d'ordonner aux anciens gardiens du Palais de mettre tout le monde dehors. »
    Sebastian Haffner raconte la trahison d'un peuple insurgé par ses propres représentants : comment les Ebert, Noske ou Scheidemann, déjà ralliés à l'union sacrée en 1914, consomment la faillite définitive de la social-démocratie. Appelés au pouvoir par le gouvernement impérial pour prévenir une révolution, ils jouent sans faiblir leur rôle, jusqu'à l'écrasement de la révolte de Berlin aux premiers jours de 1919.
    Journaliste et mémorialiste, Sebastian Haffner (1907-1999) est l'auteur d'Histoire d'un allemand. Souvenirs (1914-1933). Juriste, il renonce dès 1933 à la magistrature, pour ne pas se rendre complice du régime qui en exclut les juifs. Il s'exile en Angleterre en 1938.




  • « Si Mussolini n'avait pas existé, certainement l'histoire italienne actuelle n'aurait pas été la même. Mais elle n'aurait pas été très différente. Toute la situation italienne a porté à la dictature, a déterminé les différentes phases du fascisme. Croire que tout cela a été le produit de la volonté et de l'intelligence d'un homme est enfantin. »

    De l'Italie de l'après-guerre à l'Espagne de la guerre civile, Camillo Berneri (1897-1937) a lutté contre le fascisme jusqu'à son assassinat à Barcelone au cours des journées dramatiques de mai 1937. Commandé par l'urgence d'une époque de terreur, ce combat s'inscrit dans l'un des plus singuliers parcours du mouvement anarchiste de l'entre-deux-guerres. Rarement l'exigence de vérité et la recherche d'une action politique concrète auront été à ce point poursuivies ensemble. Intellectuel rigoureux, parfois même intransigeant, Berneri sut comme peu d'autres concilier l'objectif de transformation révolutionnaire et le pragmatisme dans la recherche des alliances, y compris au-delà du mouvement anarchiste. Avec son acharnement à bousculer les évidences et à dépasser les contradictions, sa pensée reste l'une des plus riches que cette période ait produites. Malgré sa vigueur et sa portée, son oeuvre est pourtant encore très mal connue en France. La plupart des textes de ce recueil sont inédits en français.



  • « Le nom "Action directe" a surgi lors d'une réunion dans un tout petit appart donnant sur le cimetière de Montmartre. Il avait été avancé par un camarade italien. Savait-il que la puissante organisation du syndicalisme révolutionnaire italien au début du XXe siècle était Azione Diretta ? Lorsque ce nom est apparu officiellement, nombreux furent les censeurs : ils n'y voyaient que référence au militarisme ou à l'anarchisme de la propagande par le fait. C'était oublier combien ce terme appartient au patrimoine de toute la classe prolétarienne, qu'on le retrouve dans les premiers congrès de la CGT et dans les luttes de libération nationale. »
    Du choix de la lutte armée à l'emprisonnement de 1980 et l'amnistie de 1981, de l'investissement avec les sans-papiers du quartier de la Goutte d'or au retour à la clandestinité en 1982 puis à l'arrestation de 1987 avec Nathalie Ménigon , Joëlle Aubron et Georges Cipriani en passant par les liens avec la Fraction armée rouge et les Brigades rouges, Jann Marc Rouillan raconte pour la première fois l'histoire interne d'Action directe. Analyse critique par l'un de ses protagonistes, ce livre est une pièce indispensable d'un fragment de l'histoire politique française et européenne. Si cette histoire attend ses historiens, elle ne se fera pas sans ses témoins.
    Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd'hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d'Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

  • « Avant de mourir, à 41 ans, Guy Hocquenghem a tiré un coup de pistolet dans la messe des reniements. Il fut un des premiers à nous signifier que, derrière la reptation des « repentis » socialistes et gauchistes vers le sommet de la pyramide, il n'y avait pas méprise mais accomplissement, qu'un exercice prolongé du pouvoir les avait révélés da- vantage qu'il les avait trahis. On sait désormais de quel prix - chômage, restructurations, argent fou, dithyrambe des patrons - fut payé un parcours que Serge July résuma en trois mots : "Tout m'a profité." »
    Cet ouvrage qui a plus de vingt-cinq ans ne porte guère de ride. L'auteur nous parle déjà de Finkielkraut, de BHL, de Cohn-Bendit, de Bruckner. Et déjà, il nous en dit l'essentiel. Renonçant aux apparences de la bienséance, de la suavité bourgeoise propres, Guy Hocquenghem a usé de la truculence, de la démesure. Son livre éclaire le volet intellectuel de l'ère des restaurations. Les forces sociales qui la pilotaient tiennent encore fermement la barre ; les résistances, bien qu'ascendantes, demeurent éparses et confuses. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. Les repentis ont pris de l'âge et la société a vieilli avec eux. L'hédonisme a cédé la place à la peur, le culte de l'"entreprise" à celui de la police. Favorisés par l'appât du gain et par l'exhibitionnisme médiatique, de nouveaux retournements vont survenir. Lire Guy Hocquenghem nous arme pour y répondre avec ceux qui savent désormais où ils mènent. »
    (Extrait de la préface de Serge Halimi)

  • Mémoires d'un rouge

    Fast A/Chaix E

    • Agone
    • 21 Juin 2018



    « Je ne pourrais en aucun cas raconter la curieuse existence qu'il m'a été donné de vivre sans aborder cette longue période pendant laquelle j'ai été ce que cette vieille brute de sénateur McCarthy se délectait à appeler "un porteur de la carte du Parti communiste". Lors de mon unique confrontation avec lui, je tentai vainement de lui enseigner quelques-unes des vérités les plus évidentes de l'histoire américaine. Il se mit dans une colère noire et rugit que je n'avais qu'à en faire un livre. »
    Né dans une famille pauvre d'origine ukrainienne, Howard Fast (1914-2003) devient écrivain à l'âge de dix-huit ans. Il adhère au parti communiste à la fin de la Seconde Guerre mondiale - et le quitte en 1956, après la dénonciation des crimes de Staline, sans renier aucune de ses convictions. En 1950, alors qu'il compte parmi les auteurs américains les plus estimés, il est victime du maccarthysme et interdit de publication. Il dit à ce sujet : « Je suppose que c'est en soi une sorte de distinction. » Il passe trois mois en prison, où il commence l'écriture de Spartacus, son oeuvre la plus célèbre. Mémoires d'un rouge est le récit intime d'une période tourmentée de l'histoire américaine et de la trajectoire d'un écrivain prolifique, toujours soucieux de raconter le destin des humbles et des opprimés.

  • En France, les pédagogies critiques sont rendues invisibles, abusivement englobées dans les pédagogies « nouvelles » ou « alternatives » à la mode dans les écoles de riches. Alors que partout ailleurs dans le monde les pédagogies critiques sont clairement distinguées des méthodes libérales, qui réduisent l'éducation à un parcours de performance personnelle, la France se singularise par un débat réduit à l'opposition simpliste entre « tradition » et « modernité ».
    Le propos de cet ouvrage collectif est donc de remettre à la première place l'essentiel : les pédagogies critiques participent d'un projet politique de remise en cause de l'ordre néolibéral et des dominations de toutes sortes.
    C'était la démarche des grands fondateurs Célestin Freinet et Paulo Freire ; c'est aussi celle que perpétuent et renouvellent beaucoup de pédagogues d'aujourd'hui.



  • « Les soviets de 1917, lieux d'affrontement des diverses tendances, étaient des organes démocratiques ; mais, plutôt qu'une institution démocratique universelle, ils étaient la représentation de classe des prolétaires. La question du rapport de cette organisation à l'État devint alors le problème fondamental de la révolution. Les bolcheviks en firent le leitmotiv de leur tactique : "Tout le pouvoir aux soviets !" Ils cherchaient à les ériger en seuls détenteurs du pouvoir d'État, appelé à revêtir le caractère d'une dictature de la classe ouvrière. »
    Ce livre a ouvert la voie à tout un courant de recherches sur les mécanismes sociaux et institutionnels de la révolution russe. Surtout, alors que le capitalisme dévore jusqu'à la possibilité d'imaginer son renversement, il mène une vraie réflexion politique sur le destin des soviets et reste à ce titre une source d'enseignements pour celles et ceux qui n'ont pas renoncé à l'idée d'un pouvoir populaire.

  • « Si le progrès ne réside plus guère que dans les moyens, qui ont tendance à augmenter sans cesse, il n'est pas surprenant qu'on le rencontre à chaque pas, avec le sentiment de rencontrer en réalité à chaque fois autre chose que lui. L'impression qui résulte de ce qui se passe est que le progrès est partout, et que pourtant sa physionomie ne peut plus être reconnue nulle part. »
    Dans Le Mythe du progrès, von Wright remet en question certaines de nos croyances contemporaines les plus fondamentales, en particulier la croyance au progrès, et rappelle, d'une part, que l'espèce humaine est soumise à la même loi de précarité et de caducité que les autres espèces et, d'autre part, que rien ne garantit que la forme industrielle de production soit biologiquement adaptée à l'être humain. Ces deux idées pourraient donner l'impression de relever du simple bon sens ; elles n'ont rien de particulièrement choquant ou subversif. Mais elles n'en ont pas moins suscité des réactions négatives surprenantes de la part de tous ceux, scientifiques, économistes, politiciens, intellectuels, qui partagent une conviction commune, que l'on peut appeler « la croyance dans la croissance économique illimitée ».
    Ce qui confirme l'idée de Kraus que, même si on ne sait pas ce qu'est le progrès, tout le monde est plus que jamais tenu de croire qu'une chose au moins est sûre : nous progressons, nous pouvons le faire de façon illimitée, et l'obligation de continuer à le faire est une sorte d'impératif catégorique pour les sociétés contemporaines.
    Quand il s'interroge sur le type de lecteurs qui seraient, au contraire, susceptibles d'apprécier les idées qu'il a développées, von Wright suggère prudemment deux groupes, qu'il appelle celui des « conservateurs de la valeur » et celui des « intellectuels de gauche » - dont il constate, d'une façon que je ne contredirai pas, qu'il semble pour tout dire déjà moribond. La question qui se pose est de savoir qui sont aujourd'hui les intellectuels de gauche. Doit-on encore appeler ainsi des gens qui, s'ils sont plus sensibles que d'autres aux coûts sociaux et humains du progrès, et en particulier aux inégalités qu'il engendre, n'en continuent pas moins le plus souvent à croire à la possibilité et à la nécessité du progrès par la croissance économique illimitée, se contentant pour l'essentiel d'exiger que les fruits de la croissance soient répartis un peu plus équitablement ?

  • Qu'est-ce que la cité ? Comment a-t-elle commencé ? Quelles ont été les phases de son développement ? Est-elle destinée à disparaître, ou notre planète se transformera-t-elle en une immense ruche urbaine, ce qui serait, pour les villes individualisées, une autre façon de disparaître ? Les besoins qui conduisirent les hommes vers ce mode d'existence recevront-ils un jour les satisfactions qu'ont pu promettre autrefois Jérusalem, Athènes ou Florence ? Est-il encore possible de construire une cité permettant à l'homme de poursuivre un développement harmonieux ?
    Avant de penser un nouveau mode d'existence urbaine, il faut comprendre la nature historique de la cité et l'évolution de son rôle primitif. Nous serons mieux à même alors d'envisager les décisions qui nous incombent. Il nous appartient de diriger nos efforts vers l'accomplissement de la plus profonde valeur humaine ; ou sinon de subir l'automatisme des forces que nous avons déclenchées.
    Par l'analyse de la formation des regroupements urbains, ce classique fait apparaître les limites démographiques, technologiques et économiques au-delà desquelles la cité ne rend plus possible la survie d'une unité communautaire. Critique d'une organisation économique qui sacrifie le progrès de l'humanité au perfectionnement des machines, l'auteur revient au souci du bien public, à la recherche d'un équilibre écologique et à la coopération sociale comme base de notre milieu de vie.


  • Ce n'est pas seulement qu'un président soit un politicien. Le pire est qu'il soit entouré de politiciens. Et nous, nous sommes des citoyens. Nous ne devons donc pas voir le monde à travers leurs yeux, en disant : « Bon, il faut faire des compromis, il faut faire ce choix pour des raisons politiques. » C'est la situation dans laquelle se trouvaient les abolitionnistes avant la guerre de Sécession, quand on leur disait : « Écoutez, il faut voir ça du point de vue de Lincoln. » Or Lincoln ne pensait pas que la première des priorités était d'abolir l'esclavage. Pourtant, le mouvement anti-esclavagiste en était convaincu. Alors les abolitionnistes dirent : « Nous allons exprimer notre propre position, et nous le ferons avec une telle force que Lincoln sera obligé de nous écouter. » Telle est notre histoire. Chaque fois qu'un progrès a eu lieu, c'est parce que les gens se sont comportés comme des citoyens, et non comme des politiciens. Ils ne se sont pas contentés de râler. Ils ont travaillé, ils ont agi, ils se sont organisés et se sont révoltés si nécessaire.
    De la désacralisation du New Deal à l'après-11 Septembre, en passant par les premiers sit-in du mouvement noir et la défense des actions de sabotage contre la guerre du Vietnam, ce recueil de textes inédits en français rassemble un demi-siècle d'interventions.


    Auteur d'Une histoire populaire des États-Unis et d'une vingtaine d'ouvrages consacrés à l'incidence des mouvements populaires sur la société américaine, Howard Zinn (1922-2010) a été tour à tour docker, bombardier, cantonnier et manutentionnaire avant d'enseigner à la Boston University. Militant de la première heure pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, il a conçu son métier d'historien comme indissociable d'un engagement dans les luttes sociales.



  • Longtemps, la gauche au pouvoir a caboté entre deux récifs. Tantôt sa volonté de transformation sociale butait sur les « contraintes » imposées par l'ordre capitaliste. Tantôt sa pratique du pouvoir devançait les préférences et les exigences de ses adversaires. En France, au cours du XXe siècle, les périodes associées au Cartel des gauches (1924-1926), au Front populaire (1936-1938), à la Libération (1944-1947), et aux premières années de l'ère mitterrandienne (1981-1986) ont illustré cette tension entre espérance et renoncement, audace et enlisement.
    La gauche a chevauché au pouvoir la puissance de passions collectives, dont celle de l'égalité. Mais elle a accepté ensuite de les dompter, avant de les étouffer sous une couverture de rationalité technique. Cette retraite bureaucratique, cette nouvelle conscience qui ne voit dans le monde que moyens et machines ont forgé les barreaux de sa cage de fer.
    Réédition, légèrement revue, d'un ouvrage épuisé depuis plus de dix ans, ce livre reste la seule étude comparative sur les réalisations et les échecs de la gauche française.
    Journaliste et historien, essayiste, spécialiste des médias et d'économie politique, directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi est notamment l'auteur du Grand Bond en arrière (Agone, 2012) et des Nouveaux Chiens de garde (Raisons d'agir, 2005).

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