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La France éternelle, une enquête archéologique
Jean-Paul Demoule
- La Fabrique Éditions
- 12 Septembre 2025
- 9782358723053
La France vient-elle du fond des âges, comme l'affirmait le général de Gaulle dès le début de ses Mémoires d'espoir publiées en 1970 ? Autrement dit, existe-t-il une France éternelle, une identité nationale immuable, bref des racines (gauloises ? gallo-romaines ? chrétiennes ?) pour l'éternité ? Et finalement, qu'est-ce qu'être Française (ou Français) ?
Au-delà des fantasmes et des manipulations, il convient désormais d'en revenir plus simplement aux faits. Jean-Paul Demoule, archéologue et historien, reprend donc ce dossier à ses débuts, avec l'arrivée des premiers humains sur notre sol, il y a un peu plus d'un million d'années. Puis, au fil d'une douzaine de chapitres chronologiques, en passant par les temps de Vercingétorix, de Clovis, de Louis XIV ou encore de Clemenceau, on s'interrogera à chaque fois sur l'état de nos connaissances, sur les frontières géographiques du moment, sur l'origine des populations, sur leurs migrations et leurs métissages, leurs cultures, leurs langues et leurs sentiments d'appartenance.
Ainsi se dessineront peu à peu la richesse, la complexité et la trajectoire singulière d'un territoire où se sont succédé, en fascinantes mosaïques, sociétés, langues, productions matérielles, représentations du monde, religions, techniques, modes de vie. Et c'est désormais nanti de ce riche bagage historique que chacune et chacun pourra en toute liberté s'interroger sur la façon dont elle ou il se sent française (ou français). -
Dans un contexte néolibéral, les politiques actuelles de la naissance en France sont pilotées par les chef·fes d'orchestre du marché et guidées par une biomédecine techniciste et sécuritaire. Tandis que les maternités ferment en masse, le capitalisme sanitaire met la main sur la santé périnatale.
Les conséquences sont désastreuses : une mortalité infantile parmi les plus importantes d'Europe, un nombre croissant de femmes enceintes et nouveau-nés dans les rues des grandes agglomérations françaises, la souffrance psychique accrue des mères face à l'impossibilité de se conformer au mythe de la « bonne mère »... Les orientations prises en santé publique participent par ailleurs à une rupture de confiance et de dialogue entre les femmes enceintes et un monde soignant hétérogène, lui aussi frappé par les mesures d'austérité et le management nocif.
Ce livre se propose d'investiguer sous l'angle géographique et sociohistorique cette souffrance collective autour de la naissance. Il interroge les injustices en santé périnatale, expose le séparatisme des classes privilégiées et réactive l'héritage des luttes d'émancipation des femmes pour penser une maternité anticapitaliste à même d'offrir un accueil décent et un avenir commun. -
Confrontant l'histoire des luttes passées à l'immense défi du réchauffement climatique, Andreas Malm interroge un précepte tenace du mouvement pour le climat : la non-violence et le respect de la propriété privée. Contre lui, il rappelle que les combats des suffragettes ou pour les droits civiques n'ont pas été gagnés sans perte ni fracas, et ravive une longue tradition de sabotage des infrastructures fossiles. La violence comporte des périls, mais le statut nous condamne. Nous devons apprendre à lutter dans un monde en feu.
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La mésentente ; politique et philosophie
Jacques Rancière
- La Fabrique Éditions
- 22 Août 2025
- 9782358723039
Ce livre a paru en 1995. Après l'effondrement de l'empire soviétique, l'Occident proclamait alors le retour de la pensée politique et le triomphe de la démocratie. Mais ce triomphe prenait un visage singulier. De plus en plus la discussion et le choix démocratiques s'identifiaient à l'accord des partis jadis opposés sur le fait qu'il n'y avait pas grand-chose à discuter parce que l'état global du monde imposait les seules solutions praticables. A cet ordre nécessaire des choses et des idées on donna le nom de consensus . Ce nom promettait la paix mais s'accompagnait en fait de la multiplication des formes d'exclusion et de la passion d'exclure.
Cette bizarre conjoncture a amené Jacques Rancière à juger nécessaire de repenser la nature de la politique. Celle-ci n'est pas l'exercice du pouvoir en général mais celui d'un pouvoir bien particulier , le pouvoir du peuple, c'est-à-dire de ceux qui n'ont aucun titre particulier à exercer le pouvoir . C'est ce pouvoir paradoxal qui , dès la Grèce antique , s'est mis en travers d'un ordre normal des choses où le commandement revient à ceux qui y sont prédestinés par leur naissance ou leur richesse. C'est lui qui s'est affirmé dans les luttes d'émancipation modernes où les hommes et les femmes enfermés dans le monde privé de l'atelier ou du ménage se sont transformés en acteurs de ce monde commun qui les excluait. Le coeur de la politique, c'est l'affirmation du pouvoir des incomptés qui vient brouiller toute distribution ordonnée des parties de la société et des parts qui leur reviennent.
A partir de là , il est possible de comprendre la nature du consensus. Celui-ci signifie la liquidation de cette action des incomptés et l'identification de la politique à la gestion étatique des intérêts , une gestion ramenée à la soumission à une nécessité posée comme objective, celle du monde globalisé sous la loi du libre marché. Il y a trente ans cette liberté se déclarait accordée aux formes de vie des individus et des groupes sociaux. Le livre montrait la violence inhérente à ce prétendu règne de la liberté. Au temps de Trump et d'Elon Musk , celle-ci éclate à nu. L'ordre consensuel est celui d'un capitalisme absolutisé qui veut régenter les corps et les esprits et construire un monde soumis au seul droit du plus fort. Ce livre appelle à retrouver, contre cette entreprise totalitaire, le sens de la politique comme exercice de la capacité des égaux. Une postface nouvelle en explicite l'histoire et les enjeux. -
La justice du capital : Quand les multinationales (dé)font la loi
Amina Hassani
- La Fabrique Éditions
- 7 Novembre 2025
- 9782358723084
Voici résumé à grands traits par un journaliste du New York Times l'exercice ordinaire de ce qu'on appelle communément « arbitrage d'investissement » ou « règlement des différends investisseursÉtat ». Méconnu du grand public, il est pourtant une pièce maîtresse du capitalisme globalisé qui permet aux multinationales de poursuivre devant ses juridictions les États dont les décisions contreviennent à leurs intérêts. C'est ainsi qu'Areva a poursuivi l'État égyptien pour avoir augmenté le salaire minimum, que Philip Morris a poursuivi l'Australie qui avait imposé le paquet neutre, ou que l'entreprise Vattenfall a décidé de poursuivre l'État allemand suite à sa décision de sortir du nucléaire...
Ce livre retrace les origines de cette créature du capital, façonné dans les années 1950-1960 pour préserver les profits des entreprises extractivistes face aux velléités de nationalisation des États fraîche-
ment décolonisés, et poursuivre le pillage séculaire des ressources naturelles. Amina Hassani dévoile le fonctionnement de ces tribunaux où les juges ne sont pas des juges, mais peuvent être avocats ou experts dans d'autres affaires... Elle souligne la manne lucrative qu'ils constituent pour des marchands de droit et de capitaux tapis dans les places financières du Nord global. Surtout, elle montre qu'au-delà de ses opérations juridiques, l'arbitrage agit comme un redoutable mode de gouvernance qui sape les procédures démocratiques, érode la souveraineté des États et dépossède les populations pour protéger la circulation et l'accumulation du capital en tout temps et en tout lieu.
Si le scandale a été révélé par les enquêtes d'ONG et les mobilisations populaires récentes contre les traités de libre-échange, les tenants de cette justice du capital sont loin d'avoir dit leur dernier mot. Derrière le paravent des promesses de réforme et de « transparence », ils comptent étendre les tentacules de l'arbitrage aux multiples litiges que ne manqueront pas de susciter les conséquences du réchauffement climatique. -
Soixante-dix fantômes : Et autres textes
Nathalie Quintane
- La Fabrique Éditions
- 17 Octobre 2025
- 9782358723091
Le 9 juin 2024 était annoncée la dissolution de l'assemblée nationale. Pendant trois semaines, tout fait signe : pas besoin d'attendre 2027, c'est maintenant.
C'est ce maintenant, ce présent des signes sensibles et de l'expérience fasciste ordinaire que s'acharne à repérer et à décrire Soixante-dix fantômes en une soixantaine de courts textes qui prennent appui sur des choses vues ou entendues : un ballon jaune, des lunettes noires... et quelquefois l'irruption d'un personnage bien connu - Bob Marley ou Valérie Pécresse !
Expérience ? Pressentiment ? Interprétation ? Nous sommes en tout cas dans une petite ville de province, l'un de ces « territoires » français situés dans le Sud-Est. À la campagne. Pourtant les échappées et les bifurcations restent possibles... -
Dans cet ouvrage majeur, Ilan Pappé, historien israélien de renom, revient sur la formation de l'État d'Israël : entre 1947 et 1949, plus de 400 villages palestiniens ont été délibérément détruits, des civils ont été massacrés et près d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants ont été chassés de chez eux sous la menace des armes. Ce nettoyage ethnique a été passé sous silence pendant plus de soixante ans et peine encore à être considéré dans sa pleine mesure. S'appuyant sur quantité d'archives, Ilan Pappé réfute indubitablement le mythe selon lequel la population palestinienne serait partie d'elle-même et démontre que, dès ses prémices, l'idéologie fondatrice d'Israël a oeuvré pour l'expulsion forcée de la population autochtone. Ce qui fut un grand livre d'histoire est aujourd'hui une lecture indispensable hélas éminemment d'actualité. Publié pour la 1 re fois en français en 2006 chez Fayard, il a été mis en arrêt de commercialisation à la fin de 2023 alors que les bombes pleuvaient sur Gaza.
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« Un livre essentiel qui retrace les contours et les enjeux des débats actuels sur le consentement. L'autrice nous y raconte une histoire trop souvent occultée par les partisanes du «non c'est non»
ou du «oui c'est oui», celle de la rencontre entre le féminisme prohibitif et abolitionniste des sex wars et les approches néolibérales de la sexualité. Elle déchiffre et analyse avec finesse les récentes controverses autour du terme de consentement dans la loi et chez les militantes.
Loin d'être simple et transparente, cette notion fait scission dans les rangs féministes.
À la fois outil de légifération des violences sexuelles et clé d'une sexualité épanouie et jouissive, on attend du consentement qu'il soit partout à la fois (et aussi : explicite, enthousiaste, libre et éclairé, réversible, informé, spécifique...), tout en remettant en doute la capacité des femmes à le donner dans le cadre d'une société inégale et patriarcale. L'autrice nous conduit à travers ces méandres qui ont fait glisser les féministes et les législateurs vers un hypercontractualisme et une doctrine sécuritaire de la sexualité.
À la fois critique et généreux dans son approche, cet ouvrage est un solide appui pour penser la complexité d'un sujet souvent victime de simplifications désastreuses. »
Elsa Deck Marsault, autrice de Faire justice
« Dans ce court mais puissamment argumenté ouvrage, Clara Serra, ex-députée Podemos à l'Assemblée de Madrid et chercheuse à l'Université de Barcelone, offre une analyse critique de la notion de « consentement », claire et simple à comprendre, et fondée sur un "grande confiance dans les possibilités du langage et du pacte explicite". L'importance et l'opportunité de cette critique ne peut être ignorée au moment où la notion de consentement est adoptée par de nombreuses féministes en France, qui en font le coeur de propositions de loi. En Espagne, le consentement a conduit à l'adoption de la loi "solo si es si" (seul un oui est un oui), loi à laquelle Serra s'est opposée en tant que députée.
La publication de l'ouvrage de Clara Serra enrichira le débat en France, d'une part parce qu'il décrit les conséquences d'une loi pensée au départ comme protectrice et qui se révèle disciplinaire pour les femmes, et d'autre part, parce que l'autrice rappelle que l'espace du désir (consentir n'est pas désirer), de la sexualité et du plaisir échappe à la transparence, que souhaitent autant les féministes abolitionnistes que les néolibérales du contrat. » Françoise Vergès, autrice de Un féminisme décolonial -
Au fil des saisons, nous avons formé des cortèges bigarrés, muni·es de bêches, de mégaphones et de meuleuses, vêtu·es de bleus de travail et de combinaisons blanches, escorté·es par des oiseaux géants... Nous avons traversé les bocages et les plaines, arpenté les vallées industrielles et le bitume des usines - et même frôlé les cimes alpines. Nous nous soulevons pour défendre les terres et leurs usages communs. Contre les méga-bassines, les carrières de sable, les coulées de béton et les spéculateurs fonciers, nous voulons propager les gestes de blocage, d'occupation et de désarmement, pour démanteler les filières toxiques. Nous nous soulevons parce que nous n'attendons rien de ceux qui gouvernent le désastre. Nous nous soulevons parce que nous croyons en notre capacité d'agir. Depuis des siècles, du nord au sud, des mouvements populaires se battent pour défendre une idée simple : la terre et l'eau appartiennent à tou·tes, ou peut-être à personne. Les Soulèvements de la terre n'inventent rien ou si peu. Ils renouent avec une conviction dont jamais nous n'aurions dû nous départir.
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Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l'impérialisme fossile
Andreas Malm
- La Fabrique Éditions
- 5 Février 2025
- 9782358722919
La pulvérisation de Gaza par Israël depuis le 7 octobre 2023 n'est pas seulement une crise humanitaire, c'est aussi une catastrophe environnementale, et l'une et l'autre forment la nouvelle phase d'une longue histoire de colonisation et d'extraction de combustibles fossiles qui remonte au xix e siècle. Dans ce livre, Andreas Malm soutient qu'une véritable compréhension de la situation actuelle nécessite une analyse de l'assujettissement de la Palestine à l'impérialisme fossile sur le long terme. Il revient sur des moments d'articulation spécifiques entre la destruction de la Palestine et l'affermissement de l'économie responsable du réchauffement climatique. En 1840, la victoire des Anglais à Saint-Jean d'Acre sur les troupes ottomanes, obtenue grâce à la force de frappe des bateaux à vapeur, ouvre la région aux appétits extractivistes. Quelques décennies plus tard, la mise en pratique de la déclaration Balfour, qui prévoie l'établissement de populations juives en Palestine, fut conduite avec l'objectif de sécuriser les intérêts de l'Empire britannique dans la région où d'importants gisements pétroliers avaient été découverts. Aujourd'hui, le gaz naturel est devenu un pilier de l'économie israélienne, une des clés de son intégration régionale. Davantage qu'aux manoeuvres des lobbys, le soutien occidental aux menées expansionnistes de l'État d'Israël depuis 1947 doit surtout à la volonté partagée par les puissances (et les compagnies pétrolières) de préserver l'ordre pétrolier. Un ordre pour lequel les vies des Palestinien·nes, qui n'ont ni plateformes pétrolières ni pipelines, sont sacrifiables, comme celles de nombreuses victimes de l'inaction climatique à travers le monde : la destruction de la Palestine et celle de la terre se déroulent au grand jour.
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Un portrait de Staline : Aragon, Picasso et le parti communiste
Laurent Levy
- La Fabrique Éditions
- 16 Janvier 2026
- 9782358723114
À la mort de Staline, Aragon, directeur de la revue communiste Les lettres françaises, publie un Portrait de Staline dessiné par Picasso. Cette publication provoque dans le PCF un énorme scandale, que ce livre raconte. À travers cette anecdote, c'est le portrait d'une époque tourmentée - et oubliée - qui se dessine, dans un récit riche en rebondissements : l'histoire minuscule rencontre la grande histoire. Les débats sur l'art s'entrecroisent avec les conflits politiques et stratégiques, dans une pittoresque rhétorique de guerre froide.
Au fil des pages, on fait connaissance avec les protagonistes de cette affaire, certains très connus, d'autres plus obscurs. On voit les réactions de la base militante, choquée d'un dessin qui ne ressemble pas assez aux portraits habituels, et celles d'une direction sans boussole, qui désapprouve catégoriquement cette publication et enjoint à Aragon de publier les protestations des lecteurs.
On voit Picasso presque indifférent à la tempête déchaînée par son dessin, et Aragon au contraire profondément affecté par cette campagne, qui se soumet aux décisions prises contre lui et y résiste tout à la fois, attendant l'appui du secrétaire général, Maurice Thorez, absent de France pour raisons de santé. Ce dernier, de retour après plus de deux ans, reprendra la main... en commençant par se faire photographier aux côtés de Picasso.
On assiste à la chute politique du « n° 2 » du PCF, Auguste Lecoeur, principal organisateur de cette campagne contre un dessin, et à la disgrâce de son poulain, le peintre André Fougeron, devenu grâce à son soutien le véritable pape du « nouveau réalisme » que le parti communiste voulait promouvoir, et qui avait lancé les premières salves contre Aragon et Picasso.
On découvre enfin les échos indirects mais profonds de toute cette polémique dans la lente et chaotique déstalinisation politique et culturelle du PCF. -
La grande transformation numérique de nos sociétés est en passe de s'achever avec le triomphe de l'intelligence artificielle, promettant de conclure l'interconnexion des machines, des données et des calculs. Elle n'a pourtant produit aucun progrès social et pour cause : appliqués au social, les calculs sont profondément défaillants et problématiques. De la CAF à Pôle Emploi, de Parcoursup aux logiciels d'embauches automatisés, des applications de consommation à celles qui permettent la collusion des monopoles... nous sommes cernés par des calculs déficients, opaques, discriminatoires et autoritaires. Imprégnés par les recettes néolibérales, ces outils qui visent une improbable « efficacité maximale » nous empêchent de produire d'autres logiques et de mettre en oeuvre d'autres politiques économiques et sociales.
Hubert Guillaud ne se contente pas d'exposer au grand jour l'impéritie des systèmes qui gouvernent les politiques publiques au quotidien, il nous invite aussi à réinventer le numérique pour éviter le piège qu'il nous tend : en reconstruisant le service public, en inventant des métriques de gauche... et surtout en remettant de la démocratie et de la justice dans les décisions techniques. -
Les cathares, ennemis de l'intérieur
Arnaud Fossier
- La Fabrique Éditions
- 5 Septembre 2025
- 9782358723046
Les cathares sont sans aucun doute les hérétiques les plus célèbres du Moyen Âge. Généralement associés au Languedoc, où ils apparaissent dans les années 1160, on les trouve aussi en Flandres, en Rhénanie et dans la Péninsule italienne, parfois jusque dans les années 1320. Ces petits groupes d'hommes et de femmes viennent pour certains de la chevalerie rurale déclassée, pour d'autres des nouvelles couches urbaines d'artisans, de marchands et de légistes, qui supportent de plus en plus mal le joug d'une Église toute-puissante et corrompue. En ce sens, la dissidence cathare relève davantage de l'anticléricalisme que d'une religion venue d'Orient comme on l'a longtemps cru.
cathares, et encore moins à leurs croyances. Elles révèlent en revanche une construction de l'ennemi très sophistiquée, mise au service de la propagande pontificale et d'une croisade intérieure perpétuellement renouvelée.
Les cathares en effet ont été combattus avec âpreté par l'Église, parfois en collaboration avec les appareils d'État monarchiques, qui très vite en ont fait un banc d'essai de leurs techniques de gouvernement et un terrain d'expérimentation de leur souveraineté. C'est sans doute la raison pour laquelle, encore aujourd'hui, beaucoup voient en eux des héros de la résistance aux pouvoirs centraux, des rebelles, pour ne pas dire des guerilleros. Une série de mythologies très diverses s'est greffée sur eux depuis le xix e siècle et le fait qu'ils n'aient laissé aucun témoignage écrit n'a fait ensuite que renforcer leur légende et rendre toujours plus délicat le retour aux faits.
Si les cathares sont aujourd'hui encore aussi connus, c'est pourtant bien en raison de la doctrine manichéenne qui leur est attribuée - un dualisme opposant le monde terrestre et charnel, créé par Satan, au monde céleste et divin, inaccessible aux humains. De cette doctrine et des rituels qui lui sont associés, nous ne connaissons que ce que les traités anti-cathares écrits par des clercs catholiques à partir de la fin du xii e siècle en disent. De manière générale, nous ne connaissons les cathares qu'au prisme de ce qu'en ont dit leurs détracteurs et leurs persécuteurs, en particulier les inquisiteurs qui entrent en scène après l'échec de la Croisade albigeoise (1209-1229). De leur action répressive, nous avons conservé de très nombreux témoignages (manuels, conseils, registres de sentences ou de dépositions), mais ces sources, aussi riches soientelles, ne nous donnent aucun accès direct à la parole des
L'objectif de ce livre est donc de prendre au sérieux les sources dont nous disposons, en mettant à bonne distance nos visions rétrospectives et nos fantasmes pour mieux rendre justice aux milliers d'hommes et de femmes qui, du côté de Milan, Lyon, Toulouse ou Cologne, se trouvèrent pris dans les mailles du filet de l'Église et de l'État, entre 1120 et 1330. -
La guerre globale contre les peuples : Mécanique impériale de l'ordre sécuritaire
Mathieu Rigouste
- La Fabrique Éditions
- 18 Avril 2025
- 9782358723008
Comment cela peut-il tenir ? Comment un système fondé sur l'exploitation, la dépossession et l'oppression de l'immense majorité de l'humanité réussit-il à perdurer ? Pour Mathieu Rigouste, la réponse est à chercher dans l'histoire globale des machines de guerre et de contrôle.
Doctrines de contre-insurrection, armes de guerre, techniques policières, dispositifs de surveillance... Ce livre décrit le fonctionnement d'une mécanique impériale fondée sur la guerre contre les peuples et forgée sur les champs de bataille coloniaux et métropolitains. Il retrace son rôle dans la formation de la police et des prisons, des frontières, de l'« apartheid global » et des complexes militaro-industriels. Face à la menace d'écrasement des soulèvements populaires au xxi e siècle, Mathieu Rigouste propose une cartographie de la contre-révolution contemporaine et de ce qu'il appelle « le processus de neo-fascisation sécuritaire ».
Dans le prolongement de vingt années de recherches sur la contre-insurrection, il
s'appuie sur un large corpus de recherches critiques internationales pour formuler plusieurs thèses de rupture. Il affirme notamment que, à l'inverse de ce que prétendent les mythologies fondatrices de la modernité occidentale, l'emploi de la guerre contre les peuples n'est pas une exception ni un dysfonctionnement, mais qu'elle structure l'ordre du monde contemporain depuis « l'expansion du capitalisme racial et patriarcal ».
Conçu comme un « outil critique au service de l'émancipation collective » tout en s'adressant au public le plus large, l'ouvrage propose des pistes pour bousculer les débats sur l'impérialisme et les colonialités, le pouvoir et la révolution. -
Contre l'antisémitisme et ses instrumentalisations
Ariella aïsha Azoulay, Maxime Benatouil, Houria Bouteldja, Sebastian Budgen, Judith Butler, Leandros Fischer
- La Fabrique Éditions
- 18 Octobre 2024
- 9782358722872
La lutte contre l'antisémitisme serait le parent pauvre de la gauche. Reprise comme une évidence, cette affirmation est pourtant rarement étayée ni accompagnée d'une tentative d'explication sérieuse. Plus grave, elle est aujourd'hui devenue l'étendard d'une offensive réactionnaire qui instrumentalise l'antisémitisme contre les forces politiques anticapitalistes et anti-impérialistes en se faisant passer pour progressiste. Dans la séquence dramatique qui s'est ouverte le 7 octobre, toute expression de solidarité avec le peuple palestinien a été ainsi ciblée et criminalisée. Ce livre réunit des voix internationales qui s'alarment du procédé autant que de ses conséquences pour la lutte contre tous les racismes.
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Au loin la liberté : Essai sur Tchekhov
Jacques Rancière
- La Fabrique Éditions
- 13 Septembre 2024
- 9782358722834
Une courte nouvelle de Tchekhov nous montre deux gendarmes en compagnie d'un vagabond qu'ils mènent en prison. En écoutant celui-ci raconter ses rêves de liberté, les gendarmes tendent leur esprit pour se représenter la « distance effrayante qui les sépare du pays de la liberté ». Ce livre envisage l'oeuvre tout entière du narrateur Tchekhov comme une tension pour prendre la mesure de cette distance : pour montrer combien la vie que ses contemporains mènent est éloignée de la liberté mais aussi pour l'imposer comme le point focal qui commande de changer cette vie et ne se laisse pas oublier. De là le rapport très particulier qui s'établit entre le choix de ses sujets, la manière dont il les traite et les effets qu'il en attend. Tchekhov ne montre pas des hommes écrasés par les forces de l'exploitation et de la répression mais des hommes chez qui la servitude est une manière d'être, un cours normal du temps et des choses qu'ils n'osent pas interrompre. Il ne procède pas par tableaux d'ensemble destinés à montrer les maux d'une société que des réformateurs auraient pour tâche de guérir. Ses récits ne partent pas d'une situation originelle dont ils développeraient les conséquences jusqu'à leur conclusion nécessaire. Ils commencent par le milieu en se concentrant sur des moments privilégiés où des personnages quelconques - riches ou pauvres, gendarmes ou voleurs, professeurs ou illettrés... - se trouvent invités à franchir un pas devant lequel ils se dérobent le plus souvent. Les cinq premiers chapitres du livre dessinent la dramaturgie de la servitude et de l'appel typique du récit tchekhovien. Les quatre derniers analysent le mode d'adresse et la poétique qui y répondent. Tchekhov s'adresse aux semblables de ses personnages mais non pas pour leur faire prendre conscience des causes globales de leur situation. Il n'y a pas d'autre raison à la servitude que la servitude elle-même qui reproduit sans cesse les manières, les affects et les pensées qui la perpétuent en retour. Pour briser le cercle, pour former des hommes capables de transformer en réalité l'appel de la vie nouvelle, il faut d'abord changer les manières de sentir. C'est à cette révolution des affects que s'emploie l'écrivain. Pour cela il lui faut raconter et moduler autrement le malheur en mêlant ses accents à ceux de l'appel lointain. Il lui faut constituer un enchaînement mélodique qui s'oppose au ronronnement de la servitude et s'enfonce plus profondément que lui dans l'expérience sensible des humains. Le récit adressé à ces hommes et femmes qui vivent mal et ont toujours le pouvoir de vivre mieux doit être semblable au chant rauque et pourtant consolateur du butor invisible dans les marais : il doit leur faire sentir leur malheur d'une manière plus heureuse, donc plus libre, en les faisant pleurer deux fois : non pas seulement par la honte ressentie mais aussi par la consolation qui lui est apportée.
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L'histoire moderne des Kurdes est celle d'une résistance
et d'un espoir. Résistance à la domination
coloniale exercée successivement par l'Empire
ottoman puis par quatre États (Turquie, Irak, Iran,
Syrie) dont les frontières sont issues des découpages
dictés par l'impérialisme français et britannique
après la Première Guerre mondiale. Espoir de faire
advenir une forme politique à même de préserver les
droits, la langue et la culture d'une population d'environ
40 millions de membres qui habite cette région
montagneuse du Moyen-Orient depuis des siècles.
L'auteur de ce livre propose une lecture fanonienne
de l'histoire kurde, depuis les premières révoltes
au xixe siècle jusqu'à ses développements les plus
récents. Il montre comment le peuple kurde colonisé
s'est forgé dans le combat pour la libération, où
chaque génération a su tirer les enseignements des
précédentes. Dans les années 1960, le nationalisme
kurde a « manqué » le moment des décolonisations,
en partie parce qu'il n'était pas mûr, mais surtout
en raison de sa situation singulière : à l'intersection
de quatre États aux agendas divergents et en proie
à des alliances défavorables, il n'a pas bénéficié
du soutien international indispensable. Les Kurdes
en ont tiré cette conviction amère qui s'est muée
en éthique politique : « Pas d'autres amis que les
montagnes. »
Le tournant vers les thèses marxistes puis la lutte
armée opéré par le PKK (Parti des travailleurs du
Kurdistan) dans les années 1980 a permis l'émergence
d'un mouvement kurde transfrontalier qui
a payé ses succès au prix fort d'une répression
meurtrière et de conflits internes. Cette séquence
se clôt avec l'arrestation en 1999 du leader du PKK
Abdullah Öcalan, détenu encore aujourd'hui par le
régime turc. Elle aboutit aussi à un changement de
paradigme politique et l'abandon progressif d'un
projet « État-nation-frontières » pour celui d'une
autonomie administrative, linguistique et culturelle
à l'échelle de tout le Kurdistan. C'est cette voie
qu'expérimente depuis 2012 le Rojava au nord-est
de la Syrie, avec sa structure fédérale et ses conseils
populaires.
Alors que la lutte des Kurdes peine à trouver en
France un véritable écho dans le camp décolonial,
qu'elle fait parfois l'objet d'instrumentalisations
douteuses voire réactionnaires, ce livre rappelle
combien leur combat pour l'indépendance et l'émancipation
reste une source d'inspiration et un exemple
de résilience stratégique. -
L'histoire du mouvement féministe en France dans les années 1970, période au cours de laquelle le mouvement se pacifie au profit d'un féminisme étatique fondé sur des avancées législatives en terme d'égalité et de laïcité. L'internationalisme des luttes est également abordé. Enfin, des pistes d'action pour un féminisme politique sont proposées.
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Depuis une dizaine d'années, le rap en langue française est partout : sur les radios, premier sur les plateformes de streaming, dans les charts étrangers, dans la culture visuelle et le marketing vestimentaire. En l'espace de quelques années, le rap est parvenu à remporter non seulement un immense succès commercial, mais aussi à franchir le plafond de verre de la culture dominante. Ce livre, écrit par l'un des témoins de cette ascension - de chroniqueur rap sur internet à Head of Hip Hop chez Apple Music -, en révèle les étapes et les enjeux. Au fond, le geste du rap francophone de la dernière décennie a été celui d'une libération. Trop longtemps, les rappeurs se sont trouvés coincés entre, d'un côté, une marginalisation et une stigmatisation réactionnaire de leur musique et, de l'autre, une présence tolérée dans le paysage culturel à condition d'assumer une fonction de représentation des « banlieues ». Avec le deuxième âge d'or du rap et son récent succès commercial, le genre a rompu avec les assignations et les repères les plus conventionnels dans lesquels il était enfermé.
Mehdi Maïzi reprend point par point les moments et les figures de cette mutation : de Booba à la scène marseillaise, de la révolution des supports musicaux à la NextGen, du rap alternatif à l'émergence de scènes belges, québécoises ou suisses, l'auteur guide le lecteur à travers les artistes, les tendances, les procédés qui ont fait sauter les digues entre une subculture et le grand public. En même temps, il interroge les risques et les nouveaux défis auxquels fait face un genre peut-être désormais victime de son succès. Si le rap devient la nouvelle pop, que reste-t-il de sa référentialité minoritaire, de son ancrage parmi les descendants de l'immigration postcoloniale, de sa dimension évocatrice et de sa capacité de raconter des réalités vécues ? Avec l'exigence de productivité de l'économie du streaming, le rap ne risque-t-il pas de saturer la disponibilité d'écoute d'un public certes diversifié, mais aussi moins fidèle au genre ? Ainsi, ce livre propose le récit d'une ascension fulgurante, sans renoncer à une exigence critique et à l'observation prudente d'une standardisation esthétique en cours.
En retraçant la libération des formes et la révolution esthétique du rap francophone, Mehdi Maïzi interroge les horizons et les futurs possibles d'un genre irréductiblement subversif. -
Faire justice : moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes
Elsa Deck Marsault
- La Fabrique Éditions
- 8 Septembre 2023
- 9782358722636
Que faire, concrètement, face à l'ampleur des violences sexistes, sexuelles et autres, qui sévissent dans nos sociétés ? Comment gérer les conflits et les abus sans rejouer les mécanismes d'un système pénal qui occupe une place centrale dans la production de la violence à travers le monde ? Ces questions traversent depuis de longues années les mouvements militants en général, et LGBTQI+ tout particulièrement, d'autant plus ardemment depuis que la déflagration MeToo les a placées au centre des discussions politiques. Sur fond de reflux généralisé, les milieux progressistes voient aussi surgir d'innombrables dénonciations des violences qui se produisent en leur sein, et qui appellent à des réponses pratiques, qui mettent en vie des relations de camaraderie, des amitiés, des organisations et des principes politiques.
Écrit par une « militante gouine » impliquée dans des collectifs de gestions des violences sexistes et sexuelles, ce livre part du souci affiché de se passer de la police et des tribunaux pour en analyser les écueils dans la pratique tout en en prolongeant le geste et la réflexion. Comment en est-on arrivé au paradoxe d'un militantisme abolitionniste punitif ?
Comment les militant·es pour la justice sociale et pour l'abolitionnisme pénal en sont-iels venu·es à faire parfois pire que la police en termes de violence à l'intérieur de leurs communautés ? Et comment sortir de cette impasse ? La question est d'autant plus difficile qu'elle surgit au moment où les forces réactionnaires mènent une large offensive contre le wokisme accusé de tous les maux, pour mieux protéger ceux qui organisent les violences dans nos sociétés.
À rebours des illusions du développement personnel et sans céder à l'injonction à la pureté militante, elle propose une critique fine du moralisme progressiste qui isole les faits de violence de la société qui les produit et justifie les pratiques punitives dans les milieux progressistes. En se saisissant d'exemples concrets rencontrés au gré de son militantisme et en discutant précisément avec les théories abolitionnistes, Elsa Deck Marsaut dessine ici des pistes pratiques pour élaborer une justice transformative inventive, capable de prendre soin des victimes et de transformer les individus afin d'endiguer enfin le cycle des violences qui jalonne nos vies. -
À l'heure où le terme « ensauvagement », d'abord charrié par l'extrême droite, pénètre les sciences sociales et se discute dans la sphère médiatique et politique comme un phénomène tangible, Louisa Yousfi nous propose ici un récit à la fois politique et littéraire de ce (re)devenir barbare des Noirs et des Arabes de France.
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Chaque secteur spécialisé de la connaissance fait à sa manière le constat d'un désastre. Les psychologues attestent d'inquiétants phénomènes de dissolution de la personnalité, d'une généralisation de la dépression qui se double, par points, de passages à l'acte fou. Les sociologues nous disent la crise de tous les rapports sociaux, l'implosion-recomposition des familles et de tous les liens traditionnels, la diffusion d'une vague de cynisme de masse ; à tel point que l'on trouve dorénavant des sociologues pour mettre en doute l'existence même d'une quelconque "société". Il y a une branche de la science économique - l'"économie non-autistique" - qui s'attache à montrer la nullité de tous les axiomes de la prétendue "science économique". Et il est inutile de renvoyer aux données recueillies par l'écologie pour dresser le constat de la catastrophe naturelle. Appréhendé ainsi, par spécialité, le désastre se mue en autant de "problème" susceptibles d'une "solution" ou, à défaut, d'une "gestion". Et le monde peut continuer sa tranquille course au gouffre.
Le Comité Invisible croit au contraire que tous les remous qui agitent la surface du présent émanent d'un craquement tectonique dans les couches les plus profondes de la civilisation. Ce n'est pas une société qui est en crise, c'est une figure du monde qui passe. Les accents de fascisme désespéré qui empuantissent l'époque, l'incendie national de novembre 2005, la rare détermination du mouvement contre le CPE, tout cela est témoin d'une extrême tension dans la situation. Tension dont la formule est la suivante : nous percevons intuitivement l'étendue de la catastrophe, mais nous manquons de tout moyen pour lui faire face. L'Insurrection qui vient tâche d'arracher à chaque spécialité le contenu de vérité qu'elle retient, en procédant par cercles. Il y a sept cercles, bien entendu, qui vont s'élargissant. Le soi, les rapports sociaux, le travail, l'économie, l'urbain, l'environnement, et la civilisation, enfin. Arracher de tels contenus de vérité, cela veut dire le plus souvent : renverser les évidences de l'époque. Au terme de ces sept cercles, il apparaît que, dans chacun de ces domaines, la police est la seule issue au sein de l'ordre existant. Et l'enjeu des prochaines présidentielles se ramène à la question de savoir qui aura le privilège d'exercer la terreur ; tant politique et police sont désormais synonymes.
La seconde partie de L'Insurrection qui vient nous sort de trente ans où l'on n'aura cessé de rabâcher que "l'on ne peut pas savoir de quoi la révolution sera faite, on ne peut rien prévoir". De la même façon que Blanqui a pu livrer les plans de ce qu'est une barricade efficace avant la Commune, nous pouvons déterminer quelles voies sont praticables hors de l'enfer existant, et lesquelles ne le sont pas. Une certaine attention aux aspects techniques du cheminement insurrectionnel n'est donc pas absente de cette partie. Tout ce que l'on peut en dire ici, c'est qu'elle tourne autour de l'appropriation locale du pouvoir par le peuple, du blocage physique de l'économie et de l'anéantissement des forces de police.
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« La forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel ». Ces mots de Baudelaire, si souvent cités, s'appliquent à tous les temps, puisque le changement et l'effacement sont continus, mais ce que l'on ressent aujourd'hui, c'est une transformation de l'être urbain lui-même.
La ville, en tant qu'elle forme, et à chaque fois différemment, un certain style d'habitation du monde, existe-telle encore ? Ou est-elle en train de glisser vers un devenir confus qui en rend les traits indistincts ?
Le passant, qui est le lecteur, l'interprétant fondamental de la ville, reste perplexe devant des espaces qui semblent ne pas vouloir de lui. Pourtant quelque chose résiste, non seulement en lui, mais aussi grâce à la force de l'improvisation urbaine qui, dès qu'elle le peut, déjoue la tyrannie de la norme entretenue par les édiles.
La ville est en éclats parce qu'elle est le lieu de ce combat entre ce qui la veut encore et ce qui cherche à en noyer le sens sous l'enflure patrimoniale et les effets d'image.
Alternant récits et analyses, souvenirs et projections, ce livre se propose comme un antidote, tant au repli nostalgique qu'à l'idéologie « tendance » d'une certaine architecture. -
Silvia Federici, dont le nom a déjà un fort écho en France depuis le succès du volumineux Caliban et la sorcière (Entremonde, 2014) propose ici une lecture inédite des rapports sociaux de domination, en faisant le choix de décentrer le regard par rapport aux domaines traditionnels de la critique sociale, à savoir le salariat et l'économie marchande.
Bien informée par sa grande fresque historique de la chasse aux sorcières à l'aube du capitalisme, Federici voit dans la famille et le contrôle de la sexualité, de la natalité, de l'hygiène et des populations surnuméraires (exclus, migrants et migrantes), la véritable infrastructure de la sphère productive.
Comment en effet faire tourner les usines sans les travailleurs bien vivants, nourris, blanchis, qui occupent la chaîne de montage ?
Loin de se cantonner à donner à voir le travail invisible des femmes au sein du foyer, Federici met en avant la centralité du travail consistant à reproduire la société (sexualité, procréation, affectivité, éducation, domesticité) et historicise les initiatives disciplinaires des élites occidentales à l'égard des capacités reproductrices des hommes et des femmes. De ce fait, la lutte contre le sexisme n'exige pas tant l'égalité salariale entre hommes et femmes, ni même la fin de préjugés ou d'une discrimination, mais la réappropriation collective des moyens de la reproduction sociale, des lieux de vie aux lieux de consommation, ce qui ne va pas sans la fin du capitalisme et de la production privée - production et reproduction étant irréductiblement enchâssées.
Ce livre constitue un essai court et percutant qui propose une lecture féministe, critique et exigeante de Marx, sans aucun prérequis en philosophie ou sciences économiques ; cet essai permet en outre de saisir avec rigueur la scansion historique du capitalisme patriarcal, ou encore les débats au sein du mouvement ouvrier sur l'horizon stratégique du féminisme.