• «?Le hasard m'avait fait naître sur un morceau de territoire dont l'histoire pouvait s'inscrire entre deux dates, comme sur une tombe?: 1830?-1962. Tel un corps, l'Algérie française était née, avait vécu, était morte. Le hasard m'avait fait naître sur les hauteurs de la Ville Blanche, dans une rue au joli nom?: rue des Bananiers. Dans la douceur de sa lumière, j'avais appris les jeux et les rires, j'avais appris les différences, j'avais aimé l'école Au Soleil et le cinéma en matinée, j'avais découvert l'amitié et cultivé le goût du bonheur.?» En remontant le cours d'une histoire familiale sur quatre générations, Béatrice Commengé entremêle subtilement la mémoire d'une enfance et l'histoire de l'Algérie française. Au plus près de l'esprit des lieux, elle parvient à donner un relief singulier au récit de cet épisode toujours si présent de notre passé.

  • Entre le 23 et le 29 octobre 1920, le poète Rainer Maria Rilke, alors âgé de quarante-cinq ans, séjourne seul à Paris, à l'hôtel Foyot, face au jardin du Luxembourg.
    Six journées vécues dans la plus parfaite clandestinité, où semble s'établir un accord inespéré entre le lieu, le moment, la disposition du coeur et de l'esprit. Pendant six jours, le ciel reste d'un bleu limpide, comme si rien ne devait entraver les retrouvailles de l'auteur des Carnets de Malte Laurids Brigge avec sa ville, qu'il a quittée six ans plus tôt. Paris lui avait offert Rodin, Verhaeren et Gide, et lui offre aujourd'hui, après la fracture de la guerre, la permission de "circuler librement à l'intérieur de sa conscience".
    Paris n'est plus que "points de jonction" entre aujourd'hui et autrefois, entre ici et là-bas, Saint-Pétersbourg, Rome, Venise, Worpswede, Berlin... Et la vie apparaît soudain comme une succession de "correspondances sublimes". En cet automne miraculeux, Rilke est un homme amoureux. L'aimée, Baladine Klossowska, baptisée Merline, est restée à Genève. Mais Rilke est surtout un poète en attente. En attente de cette solitude qui permettra peut-être le jaillissement de ses Elégies, commencées six ans plus tôt au château de Duino.

  • Trois heures. C'est le temps que dure le voyage. Dans le train, une femme écrit à l'homme qu'elle va rejoindre. Épousant les méandres de leur histoire, sa longue lettre, où défilent leurs premières rencontres, ces mois suspendus au bord de l'aveu, exprime la qualité si particulière de la joie à l'approche d'un rendez-vous subtilement différé.
    Les Grecs vénéraient un jeune dieu aux pieds ailés du nom de Kairos, le dieu de cet instant unique, qu'il faut savoir saisir, où la chance passe près de nous. C'est sous son invocation que Béatrice Commengé place ce récit d'un amour à son aurore. Elle restitue avec force la perfection bouleversante de sentiments que le temps n'a pas abîmés, cet éclat fugitif qu'a le bonheur quand il s'avance.

empty