• À l'origine de ce livre, cette question : pourquoi tant de poètes se sont-ils engagés dans la traduction de poèmes en langues étrangères, scellés selon Dante dans l'intraduisi-bilité par « le lien musaïque » ? Quelle serait une éventuelle relation entre le désir de traduire et le souci de la poésie (Bonnefoy) ?

    Sans doute un rapport intime : quand ce souci cherche à donner du sens au sensible, c'est au moyen de la métaphore au sens large, apanage des poètes. Ils tirent, pour la forger, le meilleur parti de la polysémie des mots ; jetant des ponts inattendus entre eux, ils les disposent selon le rythme propre à leur langue maternelle. Ce processus correspond à la « traduction » à travers la grille de la langue (Celan), qui finit par rendre leur langage à la fois particulier et commun. Mais leur parole peut-elle ainsi toucher et tisser des liens au-delà des frontières linguistiques ? Aurait-elle une autre vie dans une autre langue ?


    Ce livre comporte une partie théorique qui interroge ces questions, suivie de trois articles consacrés à la pratique de la traduction des poèmes : ceux de Jacques Dupin par Paul Celan ; ceux de Michel Deguy par l'auteur lui-même ; ceux des haïkus de Bashô par divers poètes français.

  • Les poètes abordés ici - Yves Bonnefoy, Michel Deguy, André du Bouchet, Jacques Dupin et Philippe Jaccottet - sont plus ou moins marqués par le deuil du fondement mythique ou métaphysique, ainsi que des divers savoirs qui y étaient associés. Leurs oeuvres présentent souvent les symptômes de cette fin qui s'annonce sans fin, en nous mettant face aux signes de l'absence, de l'interruption : le souffle, l'air, le vide ou le silence. Les quatre premières études ont pour objet les rapports entre la pensée poétique et la philosophie dans un tel contexte. Deux études sont consacrées à la tradition renouvelée de l'Ut pictura poesis. Dans la lignée du projet romantique qui voulait fédérer les arts, les poètes - en l'occurrence, ici, Yves Bonnefoy et Jacques Dupin - maintiennent des rapports étroits avec les arts plastiques. Ils oscillent, tout comme les peintres, entre images et pensées : auraient-ils l'intuition de la pensée interne à l'image produite par les peintres ? Enfin, la plupart de ces poètes ayant des relations avec le Japon, soit par leurs voyages, soit par la fréquentation de la littérature nippone, certaines de leurs oeuvres - telle De nul lieu et du Japon de Jacques Dupin - sont analysées dans les deux dernières études comme les signes positifs de la rencontre de cultures éloignées, signes d'autant plus intéressants que la mondialisation qui suit son cours ne cesse d'ignorer ou d'amoindrir toute différence.

  • Le présent numéro déroge à la formule habituelle d'Études françaises, soit la réunion d'un dossier thématique et de deux ou trois articles libres, pour faire toute la place à ces derniers. En fait, il serait plus juste de dire qu'il renoue avec un usage qui avait déjà eu cours et qui fut ensuite délaissé. À la fin de la décennie 1980 et au début de la suivante, la revue a publié trois numéros de « mélanges » - « Lectures », « Variété » et « Lectures singulières[1] » - qui participaient alors d'une nouvelle politique d'ouverture : on souhaitait accueillir des articles dont l'objet, les questions et les perspectives théoriques soient les plus divers possibles. En fait, Études françaises s'était définie dès sa fondation par l'ouverture ; seulement, la généralisation de la formule du numéro thématique, qu'elle et bien d'autres revues avaient adoptée, rendait difficile, voire impossible, la publication de certains travaux. Sans renoncer aux dossiers, on décida alors de ménager une section de la revue pour des textes libres, et de faire paraître occasionnellement une livraison de mélanges.

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