Éditions Les Herbes rouges

  • Pitié pour les salauds ! Nouv.

    Donc le paradis en 1987, je vous le dis, le paradis ce serait d'écrire des livres singuliers et puis après de pouvoir dire : « J'ai fait ça. » Ce sont les livres qu'on a pensés en rêves. Car ils sont si fous qu'on n'aurait pas pu les rêver éveillé. Car il faut qu'ils soient fous. Je vais vous raconter tout sur la ville et le monde, sur le ciel et l'enfer. Mais il n'y a pas d'enfer, mes amis. Ni de monde. Nous voulons être des femmes avec du tonus musculaire.

  • Maîtresses-Cherokees Nouv.

    Mitchell s'écroule sur son dactylo, poignardée dans le dos. Par sa fille, la petite Donna.

    Autour d'elles, la vieille Berta, sa fille trans Belle et « Bobby l'indienne » reprennent leur partie de cartes. La porte claque, la maison tremble : accourt Laurie, imprimeuse-éditrice de faux billets et amante de la défunte. « Tu as raison, Donna, il faut tuer la personne aimée absolument, trop dangereux. »

    Ainsi commence ce livre, une danse désordonnée entre passé et présent, dans une Amérique qui court des plaines glaciales de la Baie-James jusqu'à Chicago.

    Elles sont « quelques-unes, une petite gang pas homogène ». Leur singularité est irréductible. La narratrice de ce texte mangé d'images, mi-récit, mi-poème, s'attache à l'une puis à l'autre, s'éclipse à la sortie de prison. Les « lesbiennes-hobos » se liguent et se quittent, se blessent puis se ramassent, et si elles ont un but, ce ne peut être que de « fucker l'organisme entier ».

    Maîtresses-Cherokees, troisième livre de fiction de Josée Yvon, ne s'éparpille que pour mieux frapper au coeur. « On met-tu tout le monde sur la panique ? »

  • Vous n'avez pas honte de faire des choses pareilles? Voilà ce que l'on entend parfois. La honte, c'est le contraire des belles images. C'est transparent. On voit au travers mais pas comme on pense : on ne la voit pas, c'est par elle que l'on voit. Écrire est un renversement.
    R. L.

  • Jacques Leduc fait son entrée au cinéma en 1964. Le cinéma direct vient de brouiller définitivement les frontières entre documentaire et fiction ; Leduc saura en faire bon usage.

    Réalisateur de vingt films et caméraman pour des dizaines d'autres, Jacques Leduc a défendu au sein d'une époque déterminante de notre cinéma une liberté créatrice hors du commun. « Rattrapant quelques signes des temps qui courent », Trois pommes à côté du sommeil tout comme les huit chapitres formant la Chronique de la vie quotidienne radiographient la vie d'une génération de Québécois.

    Cet essai entrecoupé de passages d'entretiens avec le cinéaste retrace son parcours, du ciné-club jusqu'à L'âge de braise. Robert Daudelin propose une lecture critique de chaque film et répertorie l'activité de Jacques Leduc caméraman, photographe et écrivain.

  • À propos d'ABANDONS :
    Abandon dans la mort, dans l'amour, dans la violence, dans la peur, dans l'alcool: le propos de cette poésie tient dans les faits du quotidien, du réel. Les mêmes attitudes, les mêmes mots se retrouvent d'un poème à l'autre, mais chacun d'entre eux bascule inévitablement dans le rêve ou le fantasme. Abandons révèle des scènes concentrées où l'intensité provient de détails superflus, inattendus, quelque chose qui soudainement serait plus grave que la mort. Peu à peu s'établissent entre ces scènes des liens, des rythmes communs. Ces visions fugitives sont fixées là, tout de suite, sans nécessairement être développées. Le poème est la forme idéale pour qu'on ne puisse oublier ces instants.

    À propos de LA MAISON D'OPHÉLIE :
    La maison d'Ophélie explore la frontière qui sépare la vie normale du chaos. Chaque poème a le pouvoir d'investir les objets et les êtres d'une inquiétante étrangeté en suggérant une menace omniprésente cachée au coeur des apparences. Ces poèmes écrits en écho sont à la fois commentaires l'un de l'autre, et jeu de dualité et de résonances. L'imaginaire y contamine peu à peu la réalité. À preuve, ces nombreuses scènes du quotidien qu'un élément suffit à brouiller et à faire basculer dans une autre dimension.

  • Après de grandes pertes, la mémoire menace de disparaître. Le langage se fractionne. La page blanche se confond aux draps du lit, « la mer inonde notre regard ». Que faire pour résister à l'aphasie qui s'installe, sinon un poème?
    « Écrire, c'est interroger la relation compliquée entre un grand événement historique et un événement plus intime, national; entre un deuil personnel et un deuil historique; entre notre façon individuelle de nous imprégner de l'histoire et notre façon collective de la commémorer. »
    Avec sobriété, marquée par une dévotion pour la vie et pour la mort, l'écriture d'Anne Michaels se risque ici à la limite du connaissable. Elle contemple « le moment où le désir / devient par force / le deuil ».
    Tout ce que nous avons vu est une main tendue, un geste d'audace et d'amour pour ressaisir la mémoire.

  • Paule a grandi étouffée par une mère rigide. Maintenant sa mère est vieille, et Paule doit s'occuper d'elle. Les migraines ne mentent pas : le passé irrésolu gruge le corps de Paule comme une maladie.
    « Mon problème, c'est que je voudrais détester pleinement ma mère, elle qui m'a fait tant de mal, et parfois j'y arrive vraiment, et alors cela me rend joyeuse et claire, comme le ciel bleu acier d'un hiver cinglant, je la déteste et c'est tout, je peux vivre ma vie. Mais ça ne dure jamais longtemps, toujours la culpabilité revient, et l'incertitude aussi, était-elle vraiment méchante? »
    Journal du doute, Une mère enquête sur les fils de douleur qui se nouent d'une génération à l'autre. Avec une franchise radicale, Paule Baillargeon déplie sous nos yeux la valse-combat qu'elle aura menée avec sa mère toute sa vie.
    Faisant écho à Une mère, le texte du film Trente tableaux raconte des moments forts de l'existence de l'artiste : de son enfance en Abitibi à sa vieillesse, en passant par sa prise de parole au cinéma et l'expérience déterminante de la maternité.

  • Dans les années 1990, Denis Vanier a publié aux Herbes rouges une série de recueils
    de poèmes à la sobriété brutale. Porter plainte au criminel, livre posthume, est le
    dernier de cette série.

  • Émilie a un barrage dans la gorge, un cimetière d'ossements d'arbres (okinum). Un castor géant lui apparaît en songe : c'est un guide offrant sa médecine. Comment dire « aide-moi à me guérir » en anishnaabemowin?

    Au centre d'une scénographie envoûtante, la jeune femme cherche à déchiffrer le message du castor. En remontant le courant de son ADN, elle fait émerger les voix et les savoirs enfouis à même son corps. Les rêves sont le langage qui permet de communiquer avec les ancêtres, qui affine l'intuition.

    Expérience immersive en trois langues, Okinum invite au théâtre un pouvoir cérémoniel. Émilie Monnet s'élève au-dessus du barrage pour célébrer ses ancêtres et la force du rêve qui l'habite. C'est par la mémoire que passe la guérison.

    Le texte est suivi d'une courte postface dans laquelle l'écrivaine et chercheuse Marie-Hélène Constant, en évoquant son expérience comme lectrice et enseignante non autochtone, engage un dialogue avec cette pièce où « s'érige la vie fragile et forte ».

  • Mourir ne dure qu'un instant. Mais la douleur, lancinante, comme les vagues, recule pour mieux frapper de nouveau, recule et frappe encore.

    « Tout cela se passe en une journée. » Une chute à cheval, le fleuve qui recrache un cadavre, « un fantôme à discipliner », une longue promenade à travers les champs, la promesse du repos.

    Dans ces poèmes obstinés, Tania Langlais distribue les vers comme les cartes d'un tarot. Une histoire se dessine au gré de leurs agencements. Cette histoire, c'est celle de la dernière journée de Virginia Woolf, « le plus beau suicide / de la littérature anglaise »; celle de Perceval, le mort muet de son roman Les vagues; et c'est aussi autre chose, une souffrance tenace qui ne se dévoile que par éclats.

    Au son du galop du cheval qui se répercute dans la mémoire, le temps comprimé déploie ses faces. Tout cela se passe en une journée.

  • Chicoutimi, 1963. À 11 ans, la P'tite et la Grande, l'une aventureuse, l'autre obéissante, font à peu près tout ensemble. Un jour, en visite chez leur voisin sculpteur, la P'tite est captivée par l'étrange tête en argile qui trône sur la table.

    On a beau être curieuse, parfois le monde reste fermé, à moins d'un coup de pouce bienveillant. C'est en l'Abbé que les deux amies trouveront un allié. Alors devant la P'tite s'ouvrent grandes les portes de l'atelier du sculpteur; pour la Grande, la piste de son père, parti il y a des années, donne lieu à des retournements.

    Au contact du sculpteur, la P'tite se découvre une envie de troquer les prières apprises par coeur contre ses propres idoles et une chapelle à ciel ouvert. Au bord de la rivière aux Rats, elle entraîne son amie dans une série de rituels païens, à mi-chemin entre le jeu et la promesse solennelle.

    Forte d'une confiance sans réserve en l'inventivité de deux enfants, Claire Hélie signe avec La robe sans corps une fable sur le pouvoir qu'a l'art de nous délier, d'élargir nos horizons, de remettre entre nos mains le sens du sacré.

  • Il fait chaud. L'obscurité règne, l'immobilité étouffe. C'est le temps de remuer l'eau stagnante, de faire apparaître les noctiluques, qui nimbent les mouvements de la nageuse d'une aura bleutée, phosphorescente. « Qui s'éclaire d'animaux??»


    Le corps traversé d'électricité, Marie St-Hilaire-Tremblay se fabrique avec Noctiluque une «?tempête / sereine pour elle seule?», un grand chambardement où sont conviés insectes et dynamite, sucre, venin et mystère. Vifs, les poèmes surgissent dans l'emportement.


    Avant que « la violence avale ses derniers citrons », la poète, un peu désabusée mais surtout souveraine, «?cerne le noyau / à sang chaud?», et elle rit.

  • « En 1972, la poésie d'Huguette Gaulin ne fait pas que présager ou «promettre», ce texte n'est pas que précurseur, il est la poésie moderne : le risque, le rythme, le signifiant vorace.

    « Syntaxiquement exigeant et déroutant, sémantiquement polyphonique, lexicalement précis et minutieux à l'excès, phonétiquement discret mais efficace, Lecture en vélocipède est certes, encore maintenant, l'un des textes les plus résistants de la poésie québécoise contemporaine, l'un de ceux qui illustrent le mieux la nécessité d'une réception lente, discrète, détournée du texte littéraire.»

    - Normand de Bellefeuille Extrait de la préface

  • Tournage de film porno, « Ginette se meurt d'ennui ». Prostituée armée dans les toilettes d'une chambre de motel. Miroirs léchés. Vaginoplastie juste au bon moment « pour se cacher ailleurs qu'au cimetière ou en prison ». Viol d'un adolescent. Party BDSM. Manucure. Drogue mortelle.

    « Personne ne peut abuser d'elle, c'est déjà fait. » Abîmées et vengeresses, les « fées mal tournées » rendent les coups. Dans la rue, au bar, à l'hôpital, à la shop de tatouage, elles rassemblent leurs voix discordantes pour devenir inévitables, pour déranger l'ordre qui les gruge.

    « Nous docteurs, sorcières et assassines, nous voulons répandre la conscience / comme une malaria fiévreuse et addictive. » Au coeur de Danseuses-mamelouk, Josée Yvon réunit sa milice : trois textes, masses composites de vers et de bouts de récits, cris de guerre, dédales de sens, affection féroce, « une grosse étreinte dans page ».
    « Car l'abus est notre seul espoir de prospérité et de jouissance. »

  • C'est en 1945 que Smart publie À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j'ai pleuré, récit-poème bref et incantatoire qui met en scène l'éternel triangle : l'amant adoré, la femme délaissée et la maîtresse qui exulte, souffre et, surtout, écrit.
    Chaque génération éprouve, semble-t-il, le besoin de revenir à cette femme difficile, ardente, exemplaire et seule.
    Lori Saint-Martin, Le Devoir

    À l'orée de ce livre en forme de lamentation amoureuse et perçante, ce constat : « L'amour me possède et je n'ai plus de choix. »
    Marie-Hélène Poitras, Voir

    Qui aurait pu croire que le langage pourrait arriver à de tels sommets? Qui aurait cru que des grognements feraient renaître ainsi le miracle du monde?
    Yann Martel, 101 lettres à un premier ministre

    Je ne crois pas qu'on ait jamais exprimé plus fortement la grandeur et la déchéance de l'amour, de l'ivresse des sens jusqu'à ses ultimes conséquences biologiques et sociales.
    Louis Hamelin, Le Devoir

  • «Francine pensait à toutes ses amies: les crosseuses, les tuées, les abusées, les stupides, les merveilleuses.» Celles-là et une foule d'autres sont les facettes qui scintillent, les insectes qui grouillent, pris dans l'engrenage des marges, au sein de Travesties-kamikaze.

    «Toutes les situations et personnages décrits dans ce livre ne font aucunement partie de la fiction et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes ou des lieux réels est voulue et écrite pour les représenter.» Les fragments de récits, de poèmes, les collages qui composent Travesties-kamikaze en font un objet chargé, dégénéré et puissant. La réalité apparaît en gros plan, en morceaux; le fil des événements se dissout dans la nuit et dans l'alcool, dans les viols et les coups de couteau, les drogues et les médicaments.

    Pour Francine, Gina, Brigitte, Jasmine, la narration furieuse et imagée de Josée Yvon se fait antre, lieu percé de «trous dans le plâtre qui s'effrite, mais confortable, chaud, bizarre, attirant, peut-être une famille».

    «Et elle a ajouté: Je suis une revendication quand je manque de gaz.»

  • Le Québec est en voie de se doter de sa propre constitution. L'initiative de Christian Lapointe, orchestrée par l'Institut du Nouveau Monde, a reçu l'appui d'une dizaine de compagnies théâtrales disséminées sur le territoire québécois.

    Pendant un an, une assemblée de 41 citoyennes et citoyens au profil représentatif de la société a oeuvré à rédiger cet ensemble de règles du vivre-ensemble. Exercice non partisan, hors du dilemme fédéraliste/indépendantiste, la démarche repose sur le principe de la souveraineté populaire.

    Sur scène, Christian Lapointe témoigne de l'aventure qui a mené à l'écriture de la constitution, déposée à l'Assemblée nationale en mai 2019. Il convoque le public à se joindre à cette grande conversation collective et à explorer les liens entre art et politique. Le conseiller innu Alexandre Bacon clôt la pièce en soulevant les principaux enjeux du projet pour les peuples autochtones. Constituons! réunit la constitution ainsi que le texte de ce spectacle qui restitue au théâtre sa fonction d'agora.

  • Le second volet du Territoire imaginaire de la culture cherchera, essentiellement, à penser la singularité de l'Amérique du Nord sur le plan culturel et politique par rapport à l'Europe et les sociétés indiennes, ainsi qu'à dégager la configuration historique et imaginaire propre au Canada français.

    Mais avant, l'auteur devait régler ses comptes avec ce monstre aux mille têtes qu'est l'Idéologie. La première partie de l'ouvrage, intitulée « Au-delà des idéologies, l'individu », pourrait être considérée comme une subtilemachine de guerre théorique visant à saper à la base le ressort interne de l'investissement idéologique qui se nourrit du « désir d'auto-annihilation du sujet » en lui faisant miroiter une possible « reconstitution de l'unité perdue ». Or, l'individu, croit Morin, se doit de résister « à toutes les tentatives de récupération de sa singularité au profit de représentations totalisantes qui donnent aux problèmes inédits qu'il se pose des réponses toutes faites ».
    Cherchant à penser dans un deuxième temps la singularité de l'expérience américaine, l'auteur fera ressortir le caractère « inaugural » de la Révolution américaine, qui fait éclater le principe européen des nationalités. En fait, le déplacement de l'Europe vers l'Amérique introduit une rupture radicale, une discontinuité essentielle avec tous les contenus organiques (famille, nation, religion), voire avec l'Histoire elle-même, entendue comme histoire des peuples et de leurs États. Mais cette discontinuité historique demeure pour une large part occultée. Le Nouveau est pensé en des termes anciens. De ce fait, le ressourcement en ces « terres nouvelles » de la culture européenne détachée de ses contenus organiques n'a pas pu prendre l'essor qu'il aurait pu prendre. Le destin culturel de l'Amérique reste à penser. Le règne de la Productivité intensive en Amérique ne fait que révéler cet impensé.

    L'échec historique des Canadiens français à se constituer un État-nation pourrait être l'occasion, selon Morin, si le fantasme de l'État salvateur et de la Paternité historique retrouvée se trouvaient écartés, de « penser la culture hors substance, comme territoire d'exploration et d'expérimentation ». « L'orphelinat assumé », loin de tout fantasme d'un retour à l'origine (la France) ou d'une normalisation historique (l'État-nation), pourrait permettre « l'exploration de nouveaux espaces imaginaires » en larguant tout Regard inhibiteur. Encore faudra-t-il avoir le courage de cet orphelinat ! Les coureurs des bois ne sont-ils pas les premiers en Amérique du Nord à avoir pris acte (pratiquement) de cette discontinuité historique ? Cette discontinuité, ils l'ont vécue ; à nous maintenant de la penser et de lui donner son sens.

    Si le lecteur cherche le « confort identitaire », L'Amérique du Nord et la culture n'est pas un livre pour lui. Ce livre s'adresse au « créateur de demain », citoyen d'un monde pluriel. L'avenir, croit l'auteur, n'est pas du côté des nations mais de l'individu ; c'est de ce côté qu'il faudra chercher de plus en plus la « pluralité des mondes ». Morin pense dans ce livre que l'État et la culture de demain seront universels. Peut-être est-ce finalement ce qu'aura signifié la « découverte de l'Amérique » : sortir l'Europe de son Histoire, de son Territoire, de ses Nationalités et de ses contenus organiques de manière à en ressaisir l'Idée, c'est-à-dire l'essence, et ainsi la rendre véritablement universelle. Mais cette signification n'est pas encore advenue, elle travaille les continents et tout particulièrement l'Amérique.

  • André Roy, écrivain, poète ainsi que critique cinématographique et littéraire, est né à Montréal en 1944. Il a collaboré à plus de cinquante revues littéraires et culturelles, tant des Amériques que des pays européens. Il a publié toute son oeuvre poétique, plus de vingt-cinq titres, aux Herbes rouges. Sa poésie est traduite en albanais, en anglais, en chinois, en espagnol (Espagne et Mexique), en italien, en macédonien, en portugais, en serbo-croate et en slovaque.

  • Josée Yvon (1950-1994) a créé une des oeuvres les plus saisissantes de la littérature québécoise. Ses textes hybrides font le portrait affectueux et révolté de personnes marginalisées - prostituées, danseuses, travesties, violées. Son premier livre, Filles-commandos bandées, est dédié à plusieurs d'entre elles ainsi qu'à « la femme la plus dangereuse du Québec ».

    Née dans une famille aimante de la classe moyenne, Yvon a investi les franges périphériques de la société, unissant son destin à celui des écorchées vives qui habitent ses pages. Sa relation avec son « frère lesbien », le poète Denis Vanier, éclaire également son écriture et en soulève les contradictions. Pour rendre cette tension entre vie et oeuvre, La femme la plus dangereuse du Québec se nourrit non seulement de ses recueils et récits, mais aussi du contenu des vingt-quatre boîtes de son fonds d'archives. À l'instar de Yvon, adepte du collage et de la confusion des voix, Boudreault, Cadieux et Carbonneau ont profané, déboulonné, rabouté livres et archives en tous genres, et y ont fondu leur propre point de vue.

    Ode théâtrale mêlant documentaire et poésie, la pièce repose sur un triangle tragicomique : la Femme a lu tout Yvon; l'Autre Femme en a entendu parler; l'Homme préfère l'oeuvre de Vanier. Au centre de ce jeu se voit ravivée la figure lucide et brutale, multiple et irrésolue de Josée Yvon.

  • Ici, il y a onze mille ans, la plaine était le fond d'une mer. Avant la mer, une couche de glace épaisse de plusieurs kilomètres écrasait le sol. La glace a fondu, l'eau s'est retirée. C'est fertile, ici: les sables ont cédé la place aux champs de blé d'Inde. À moins que tout n'arrive simultanément?

    Dans la plaine, des lettres datées d'un 22 août creusent leurs sillons. «Nous collectionnons les os dont la remontée à travers la terre s'est amorcée.» L'air proche est une cueillette de fossiles. Ce qui remonte - paroles, pensées, impressions, béluga - est sale et impersonnel; il y a de la boue entre les mots. Les phrases agglutinent les débris: «Nous optons pour un mélange de fiction et de terre à jardin.» De ces fragments, extraits de lettres et dialogues émerge un sentiment monstrueux et serein.

    Nous, La personne, Moi et Le béluga: un rassemblement hétéroclite et intemporel se tient dans le poème, réalise le souhait, apprend à relire les lettres, à y répondre, et à parler, tout le temps, pour tout le monde. «Ainsi, nous nous réunirons en oubliant de partir.»

  • Un disque joue. L'enfant écoute. Guitares, percussions, le glissando d'un harmonica, les lignes mélodiques s'additionnent jusqu'à l'éclosion: une voix chante, suivie d'une autre aussi discrète, à peine plus flûtée - on pourrait presque croire que c'est la même. Le monde se découvre. Kate et Anna McGarrigle font de la musique comme l'orant formule sa prière: elles ferment les yeux et disparaissent.

    Jailli dans la proximité de leurs voix,Kate et Anna font de la musique est un long poème écrit d'un souffle. L'élan se heurte à la ponctuation des vers très courts, hachures, suspensions qui marquent chaque instant comme autant de présents absolus.

    « Je bégaie comme un désespéré devant une rose. / Je résiste. / Je m'acharne. / Les cloches m'aiment. / Je veux la démence. / Une bague. / Un songe. / Aucune miséricorde. / J'ai faim. / Je regorge. / J'hallucine. » À l'écoute des mouvements intimes que suscite l'expérience esthétique, Philippe Drouin nous convie à une sortie de soi avec ce poème aussi cassant que lyrique, aussi grave qu'emporté.

  • Né dans les toilettes d'un bordel en plein âge d'or du Red Light, Michel Best, dit Ti-Best, était promis à un avenir radieux. Parmi les femmes qui y gagnent leur vie, dans l'odeur du baloney et des cigarettes, le poupon se frotte à un univers rustre mais chaleureux. Pendant que Maman Rita initie Michel à la gestion des affaires, Maman Janine lui fait son éducation : il n'est pas comme elles, il brillera à l'école, il sortira de ce monde.

    Montréal change vite ces années-là, et à l'orée de l'âge adulte, désorienté, Best assistera à la destruction du quartier de son enfance. Qui est-on, à quoi appartient-on quand on a grandi à l'écart de la religion qui régit tout, et qu'on n'a, malgré la bonne foi des prostituées du Red Light, pas vraiment de famille? Est-ce le mouvement indépendantiste qui fournira à Best une explication au vide qui l'habite?

    La solitude guette et avec elle, l'impuissance, qui augmente à mesure que les victoires du jeune Ti-Best rétrécissent dans le rétroviseur. L'enquêteur Best poursuit désormais une chimère, une tueuse en série qui le connaît si bien qu'elle semble destinée à lui échapper.

    Les limbes offre une plongée dans la construction d'une conscience, puis dans son effritement. Qu'est-ce qui décide, au fond, du sens d'une vie?

  • La constellation de l'Idiot propose une méditation singulière autour du processus
    créateur, qui concerne la littérature autant que les arts en général. Son objet : nous
    désaccoutumer de certaines croyances répandues sur la création. Aussi, refusant la
    transcendance au profit d'une immanence radicale qui rappelle Gilles Deleuze, l'auteure
    adopte une position exclusivement matérialiste. À la figure du génie créateur, qu'il soit adoré ou maudit, elle oppose celle d'un créateur idiot, dont l'idiotie évoque Clément
    Rosset. L'inspiration (divine ou phénoménologique) ne suffit plus pour créer.
    Construction et déconstruction participent pleinement à l'acte créateur.

    Alors que le texte savant évolue dans une économie dominée par l'objectivité,
    Dominique Robert avance avec cette méditation une forme proprement littéraire, une négativité. Ici, tournée en direction de Theodor Adorno et de René Lapierre, la théorie
    de la création cherche moins à raisonner sur qu'à résonner de tout ce que nous laissons
    en souffrance dans nos discours savants.

    Le fruit d'une méditation semblable serait une poétique de l'Idiot, c'est-à-dire une théorie
    bonne pour continuer à créer dans un monde où «malheur nous mène» (Dante), mais
    où nous «préférerions pas» (Melville) arrêter de créer ni de croire à la possibilité d'un
    monde meilleur.

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