Anamosa

  • Pour sa 8 e livraison, la revue Sensibilités interroge les relations que nos sociétés contemporaines entretiennent avec la mort, alors que l'année 2020 a vu cette dernière nous surprendre, faire irruption dans nos quotidiens, avec ses chiffres égrenés, avec, aussi, le terrorisme.
    Beaucoup a été dit sur la mise à distance de la mort dans les sociétés occidentales du second XXe siècle, après qu'elles ont sombré à corps perdu dans la violence extrême des guerres et des crimes de masse. En proie à une sécularisation toujours plus profonde, doublée d'une forte tendance à la médicalisation, elles auraient cherché à esquiver le cru de la mort - remisé dans l'univers aseptisé de l'hôpital, délégué à une chaîne de professionnels. À ce cadre de pensée, qui postule jusqu'au déni de la mort, un renouvellement des travaux sur le deuil s'intéresse toutefois aux possibilités de liaison entre des réalités données pour séparées. S'il est indéniable, par exemple, que certains rituels funéraires font l'objet d'un long désinvestissement, d'autres s'élaborent avec l'époque. Peau tatouée, vêtement de deuil, minute de silence, traversée attentive d'un cimetière de quartier ou quête des traces disparues : voici quelques-unes des explorations d'un lien aux morts qui s'agite de façon parfois subreptice, inattendue, et traverse aussi la chair des vivants. S'emparer de la puissance de transformation des disparus, cheminer dans l'après-vivre des morts, tels sont les enjeux de cette 8e livraison de Sensibilités.

  • Entre politique, droit et éthique, une nouvelle vision doit contribuer à remettre en cause les liens d'une domination délétère qui caractérisent nos rapports avec ce (et donc ceux) qui nous entourent. Le moment est venu de faire monde autrement.
    L'impression tous les jours plus nette que nous vivons dans un monde diversement abîmé se cristallise particulièrement bien quand il est question d'environnement. En la matière (car c'en est bien une, physique et chimique), les éléments du diagnostic sont, dans leur quasi-totalité, sans appel : climat, biodiversité, eau, air, sols, ressources naturelles... l'avenir paraît bien sombre. La conscience des enjeux et des risques a beau croître, la notion d'environnement est toujours plus fuyante, le sentiment d'impuissance s'intensifiant au rythme de notre consommation vorace du monde. La crise écologique majeure que nous traversons (et qui finira par nous traverser) est pourtant une occasion inespérée d'explorer de nouvelles pistes, notamment celle d'une démocratie écologique prenant appui sur une conception repensée, inclusive et pacifiée, de nos relations avec la Nature. Entre politique, droit et éthique, une nouvelle vision doit contribuer à remettre en cause les liens d'une domination délétère qui caractérisent nos rapports avec ce (et donc ceux) qui nous entourent. Le moment est venu de faire monde autrement.

  • Utopie

    Thomas Bouchet

    • Anamosa
    • 21 Janvier 2021

    Alors que le mot " utopie " est au mieux paré des vertus du doux rêve, au pire rangé pour certains non loin des totalitarismes, l'historien Thomas Bouchet s'en empare, dans un voyage au sein de la littérature et de la théorie politique, afin de le recharger.
    " Les six lettres d'utopie nous sont assez familières. Pourtant, il est difficile de déterminer quelle place le mot tient dans nos vies. Il paraît à la fois proche et lointain. Il est déroutant en lui-même car si en grec " topos " signifie " lieu ", le " u " initial peut être l'équivalent d'un " ou " et l'utopie serait alors le non-lieu (le lieu de nulle part), ou bien l'équivalent d'un " eu " et l'utopie serait alors le bon lieu (le lieu du bonheur). Il déroute aussi parce qu'il est environné d'une petite nébuleuse de mots dérivés, de qualificatifs, d'expressions apparentées. Utopie, mais aussi utopiste ou utopique. Utopie, pure utopie, belle utopie, folle utopie. Ceci est une utopie, cela n'est pas une utopie ou n'est qu'une utopie. Il y a aussi anti-utopie ou contre-utopie (mais quel lien entre ces deux-là ?), qui peuvent aussi accompagner utopie, ou s'y confronter, ou s'y substituer. Accommodée à toutes les sauces, l'utopie a été parée dans l'histoire de couleurs diverses voire inconciliables. Cela reste le cas aujourd'hui - on peut s'en convaincre en faisant le test auprès de proches ou de passants. Orange sur le mur de la Croix-Rousse, mais aussi rose ou rouge ou brune ou noire, verte comme l'écologie, jaune comme l'opposition populaire au président Macron et à son gouvernement. Ou arc-en-ciel. Certains la voient transparente, d'autres opaque. Ici claire, sombre là.Elle peut être désirée ou bien dénigrée, prisée ou bien méprisée. Elle peut s'employer avec le U majuscule de l'admiration ou de la peur, ou avec un u minuscule motivé par la confiance, l'attendrissement, la moquerie. Elle donne lieu à toutes sortes de parallèles, rapprochements, télescopages, mises à distance : avec idéologie (Karl Mannheim, Paul Ricoeur), rêve, mythe, réalité, fiction et aussi science-fiction, et même totalitarisme. Car utopie est aussi - et peut-être même surtout - ce qu'en font celles et ceux qui s'en saisissent. Ce mot-caméléon prend les teintes de ce qui l'entoure. " Vive l'utopie " pour les un·es, " à bas l'utopie " pour les autres : le mot est davantage polémique que descriptif et l'effet de brouillage n'en est que plus marqué. En bref : utopie est un mot vif et vivant, un mot qui ne tient pas en place et qui pour cette raison même nous est précieux. " Thomas Bouchet

  • À la fin du XVIII e siècle, le Français Joseph Kabris a vécu sept ans sur une île du Pacifique. Il s'est intégré à la société locale. Arraché à son île, il est devenu russe, avant de regagner la France. Là, il a donné à sa vie les traits d'une épopée, devenant le monde en personne. Comprendre comment on devient Joseph Kabris : voici l'enjeu de ce texte foisonnant et ambitieux.
    Joseph Kabris est tatoué de la tête aux pieds. C'est ainsi qu'il gagne sa vie dans les lieux de spectacle et d'exhibition de la Restauration, montrant son corps et mettant en mots l'" étrange destinée " qu'il a eue. Né à Bordeaux vers 1780, embarqué sur un baleinier anglais, il a vécu sept ans sur une des îles Marquises, Nuku Hiva. Parmi les " sauvages ", il est devenu l'un d'eux. Il a appris leur monde, leurs gestes, leur langue et oublié la sienne. C'est là qu'il a été tatoué. En 1804, une expédition russe est venue et l'a arraché à son île, à sa femme et à ses enfants. Sans cesser tout à fait d'être un " sauvage ", il est devenu russe, a rencontré le Tsar, avant de regagner la France. Il a repris sa langue, il a appris à dire sa vie, à lui donner les traits d'une épopée. Il a fasciné les foules. Il est devenu le monde en personne. Il est mort à 42 ans, sans jamais revoir son île.
    Kabris a ainsi multiplié les recommencements, ne cessant de voir ses habitudes s'abolir et d'en reprendre d'autres. Il devient marin, chef de guerre, professeur de natation, homme de foire, recyclant les passés qu'il a incorporés, prenant appui sur les systèmes sociaux où il se trouve. Et, chaque fois, il tire parti de ce qu'il a déjà vécu pour négocier au mieux ce qu'on attend de lui.Dans cette enquête fascinante et troublante, il ne s'agit pas seulement de découvrir à hauteur d'homme une histoire de la mondialisation dont émergent nos sociétés contemporaines. Cheminer dans cette existence se faisant, l'explorer à la manière d'une " carrière " dans laquelle Kabris s'engage, bifurque, insiste, abandonne ou se convertit, comprendre en somme comment on devient Joseph Kabris, c'est aussi saisir la manière dont le monde historique traverse une vie et la rend possible.
    Lauréat du Prix Femina Essai 2020

  • Si le "dire vrai" et le "faire science" sont vitaux dans nos sociétés traversées par de multiples crises, des controverses sur les innovations technologiques au Covid-19, les mésusages de la science prolifèrent pourtant. Assumant à la fois sa charge polémique et un attachement à la connaissance scientifique pour elle-même, cet essai renoue avec un idéal éthique de la science.
    La " science " évoque des réalités très contrastées. Le mot est encore doté d'un certain prestige dans les sociétés où sa pratique a été mise en avant à raison. En ce sens, il dénote une recherche de la vérité qui, depuis l'essor des institutions scientifiques modernes tout au long du 19e siècle, n'ont pas cessé d'inspirer des communautés savantes toutes disciplines confondues. Ce sens n'en est pas moins relativisé aujourd'hui, car il sert à tout et n'importe quoi, notamment à faire passer des opinions pour plus vraies qu'elles ne le sont ou à faire prospérer le commerce d'usurpateurs. Sociologue des sciences et techniques, Arnaud Saint-Martin rétablit la pertinence de lieux communs et d'idées fondatrices de la science telle que nous devrions l'entendre. À partir d'exemples choisis, de la pratique de l'astronomie et d'autres sciences, il explique pourquoi il n'a jamais été aussi important de défendre l'établissement de vérités et de connaissances robustes sur le monde qui nous entoure. Cette recherche revêt en plus une grande valeur culturelle et appelle un certain sens du partage, les connaissances scientifiques constituant un patrimoine commun à entretenir quoi qu'il en coûte. On comprendra à la lecture que la défense et illustration de cette recherche sans fin est solidaire d'une politique de la science.

  • Race

    Sarah Mazouz

    Les répercussions mondiales de la mort de George Floyd le 25 mai 2020 l'ont montré : plus que jamais il est utile de défendre un usage critique du mot race, celui qui permet de désigner et par là de déjouer les actualisations contemporaines de l'assignation raciale.
    User de manière critique de la notion de race, c'est décider de regarder au-delà de l'expression manifeste et facilement décelable du racisme assumé. C'est saisir la forme sédimentée, ordinaire et banalisée de l'assignation raciale et la désigner comme telle, quand elle s'exprime dans une blague ou un compliment, dans une manière de se croire attentif ou au contraire de laisser glisser le lapsus, dans le regard que l'on porte ou la compétence particulière que l'on attribue. C'est ainsi expliciter et problématiser la manière dont selon les époques et les contextes, une société construit du racial.
    Si le mot a changé d'usage et de camp, il demeure cependant tributaire de son histoire et y recourir de manière critique fait facilement l'objet d'un retournement de discrédit. Celles et ceux qui dénoncent les logiques de racialisation sont traité·es de racistes. Celles et ceux qui mettent en lumière l'expérience minoritaire en la rapportant à celle des discriminations raciales sont accusé·es d'avoir des vues hégémoniques. Dans le même temps, les discours racialisants continuent de prospérer sous le regard indifférent de la majorité.
    Si le mot de race sert à révéler, y recourir est donc d'autant plus nécessaire dans le contexte français d'une République qui pense avoir réalisé son exigence d'indifférence à la race et y être parfaitement " aveugle ", " colour-blind ", dirait-on en anglais.

  • Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des communautés pédagogiques exceptionnelles sont créées pour accueillir des enfants orphelins ou se retrouvant brutalement séparés de leurs parents. Vocation humanitaire et expérimentations pédagogiques se heurtent et se renforcent. En écho à la vogue des pédagogies alternatives, ce point aveugle de l'histoire devait être mis au jour.
    Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des millions d'enfants, orphelins ou brutalement séparés de leurs parents, sont recueillis dans des camps ou villages d'enfants. Cette aide humanitaire se double d'une utopie pédagogique. Instituteurs, prêtres, médecins ou psychiatres fondent, dans l'urgence et le dénuement, des communautés largement inspirées de l'éducation nouvelle et de l'autogestion : des " républiques d'enfants ". De l'Italie à la Hongrie, en France comme en Allemagne, les enfants se muent en jeunes travailleurs, ils élisent gouvernements et tribunaux. Dans l'esprit internationaliste d'après-guerre, ces citoyens doivent contribuer au relèvement de l'Europe anéantie.
    Les auteurs ont défriché les archives pour tisser le récit vivant, incarné et parfois terrifiant de cet épisode méconnu. En quelques années, alors que le monde des adultes bascule dans la guerre froide et les Trente glorieuses, ce moment de foisonnement et d'expérimentation intenses tombe en effet dans l'oubli. Véritable point aveugle des années d'après-guerre, de l'histoire des pédagogies alternatives et des politiques humanitaires, il méritait d'être mis au jour.

  • En prenant à bras-le-corps l'expérience sensible du politique, ce numéro souhaite interroger la question de la légitimité politique : la dimension affective, et même charnelle, du champ politique et la légitimité de chacun à occuper ce champ, l'expérience sensible pouvant contribuer à une requalification politique de ce qui était jusque-là conçu comme échappant au politique.
    Peur, haine, indignation, passion, enthousiasme, confiance : loin d'être extérieurs au domaine du politique, les affects y prennent pleinement leur part - mais laquelle et comment ?
    En prenant à bras-le-corps l'expérience sensible du politique, ce numéro fait singulièrement écho à l'actualité la plus récente, française et mondiale. Des places et des ronds-points aux marches collectives puis au confinement, c'est tout notre présent qui invite à repenser les intensités du politique, comme les logiques émotionnelles et les affects communs qui le structurent. Ce volume s'efforce par conséquent d'appréhender la fabrique du politique à l'endroit même, parfois le plus quotidien, où les rapports de pouvoir s'élaborent, s'exaspèrent ou offrent prise aussi à la contestation radicale. Et s'il met en exergue les élans du présent, les soulèvements, clivages et slogans de notre époque, il vise également à les réinscrire dans leurs ancrages historiques, à arrimer les luttes sociales et les solidarités de groupe à la longue chaîne des générations. Ainsi révèle-t-il les infinies vibrations et incandescences qui font toute la chair du politique.
    Avec : Ludivine Bantigny, Déborah Cohen, Stéphanie Dechézelles, Serge D'Ignazio, Emmanuel Fureix, Boris Gobille, Alban Jacquemart, Antoine Lilti, Piroska Nagy, Julie Pagis, Nathalie Quintane, Federico Tarragoni et Sophie Wahnich.

  • Les seins des femmes sont-ils le siège visible, désigné, ressenti du féminin ? Ils sont en tous cas au coeur de tensions à la fois intimes et sociales, voire politiques, enjeu de l'assignation des femmes à des normes immémoriales et lieu d'une émancipation revendiquée. Cet essai en dévoile les mille et un signaux à travers une enquête où les femmes livrent leur expérience vécue.
    Ronds, fermes et hauts, ni trop petits ni trop gros, à la fois sexy et nourriciers, les seins des femmes sont l'objet d'assignations, d'injonctions et de fantasmes innombrables. Or l'expérience de chacune et de chacun est bien loin de se conformer à ces idéaux. Ces standards sont donc fréquemment vécus comme un poison et les seins réels invisibilisé.
    Camille Froidevaux-Metterie a mené une enquête auprès de femmes de tous âges, qui déroulent le fil de leur existence au prisme de leurs seins : de leur apparition au port du soutien-gorge, de la séduction au plaisir sexuel, du poids des normes esthétiques à la transformation volontaire ou contrainte par la chirurgie, de l'allaitement à la maladie... Grands oubliés des luttes féministes, appartenant à la fois à la sphère intime et à la sphère sociale, les seins condensent le tout de l'expérience vécue du féminin contemporain, soit ce mixte paradoxal d'aliénation et de libération. Ce constat s'inscrit dans une dynamique puissante que l'autrice appelle " tournant génital du féminisme ", mouvement de réappropriation du corps des femmes dans ses dimensions les plus intimes : mieux connaître les organes génitaux et leur fonctionnement, lutter contre les violences sexistes et sexuelles, revendiquer l'accès à une sexualité libre et égalitaire placée sous le signe du consentement. Dans la pluralité de leurs formes et la liberté de leur condition, les seins participent de ce mouvement.
    Au cours de son enquête, l'autrice a réalisé des portraits des seins des femmes qui évoquent avec force en regard des verbatims et de l'analyse de cette " expérience vécue des seins ".

  • Démocratie

    Samuel Hayat

    À quoi sert le mot démocratie - ou plutôt à qui sert-il ? Dans cet essai incisif, il s'agit de redonner toute sa force au mot, en mettant en lumière les différents plans sur lesquels se joue le combat autour de la démocratie entre les puissants et le peuple, afin d'éclairer ce qui fait démocratie.
    À quoi sert le mot démocratie - ou plutôt à qui sert-il ? Dans cet essai incisif, il s'agit de redonner toute sa force au mot, en mettant en lumière les différents plans sur lesquels se joue le combat autour de la démocratie entre les puissants et le peuple, afin d'éclairer ce qui fait démocratie.
    " Le parti, le syndicat, le mouvement, l'organisation, le groupe affinitaire, l'association, aucune forme n'est prémunie de la captation oligarchique, mais aucune n'y est non plus condamnée. La démocratie est le pouvoir d'un peuple qui ne cesse de se reconstruire dans l'expérience collective d'un refus d'être gouverné. Ce refus préfigure un temps nouveau, celui du gouvernement du peuple et de la fin de la domination sociale. Adhérer à la démocratie au sens fort suppose de l'effectuer, c'est-à-dire de prendre parti, sans garantie de victoire. Là est le sujet collectif que cette compréhension de la démocratie construit : un nous partisan, fondé sur un commun attachement à la démocratie réelle, cette forme de gouvernement et de société qui repose sur la capacité de n'importe qui à prendre parti, pour mettre en échec collectivement les relations de pouvoir qui nous enserrent. Là est le pari de la démocratie, la condition pour que s'effectue, de manière toujours différente et inattendue, le pouvoir du peuple."

  • Aujourd'hui, l'histoire est partout. Divertissement, outil de connaissance, elle est aussi devenue un enjeu de pouvoir, inspirant instrumentalisations et appropriations. Dans ce nouvel opus de la collection " Le mot est faible ", il s'agit d'affirmer l'histoire comme une activité critique et partagée de la vie sociale, afin de lutter contre toutes les formes de dépossession.
    L'histoire est une des plus anciennes activités humaines. Et pourtant, elle est tout sauf immobile : ses formes et son rôle n'ont cessé d'évoluer. Ce qui définit notre temps, c'est que l'histoire est partout : elle s'est démocratisée, investissant tous les domaines de la culture collective. Devant le sentiment d'accélération, de déclin ou de fin du monde, le passé a par ailleurs pris un poids inédit dans nos sociétés. Divertissement, outil de connaissance, l'histoire est devenue un formidable enjeu de pouvoir, faisant l'objet d'instrumentalisations intensives. Or dans le même temps, des conceptions conservatrices de l'histoire tentent de s'imposer : " fin de l'histoire ", " roman " ou " récit " national, " crise ", " réforme ", " fake news " ou " postvérité ", autant de mots qui nourrissent de nouvelles formes de confiscation de l'histoire commune. Face à ces discours, il serait contre-productif de réserver l'histoire à l'histoire savante des historiens, ou de prétendre qu'elle devrait se désintéresser du présent. Si toute histoire ne se vaut pas, si l'histoire ne peut pas tout, il ne faut pas céder à l'impression que nous serions impuissants devant elle : il est temps d'en rouvrir les portes et de la ressaisir comme un outil de connaissance et d'émancipation collective, comme une activité critique et partagée de la vie sociale. Dire cela, ce n'est ni l'affaiblir ni exagérer sa puissance, c'est au contraire, et à la condition expresse de respecter quelques règles, lutter contre toutes les formes de dépossession.

  • Les hommes du ministère

    Léonard Vincent

    • Anamosa
    • 28 Novembre 2019

    Dans une capitale d'Afrique, des silhouettes rasent les murs, un homme écoute la radio, pendant qu'une Land Rover roule trop lentement et que le Chef, " grand bras affectueux et sourire de requin ", assiste aux cérémonies officielles qu'il méprise. Telle est l'atmosphère glaçante de cette dictature ordinaire, " inspirée des faits réels " comme on dit.
    Dans une capitale d'Afrique, une Land Rover roule trop lentement, des silhouettes rasent les murs, un homme fait semblant d'écouter la radio. Et le Chef, ce " géant courbé avec un sourire irrésistible, de grands bras affectueux et des yeux de requin ", assiste aux cérémonies officielles qu'il méprise souverainement.
    Telle est l'atmosphère glaçante d'une dictature ordinaire : les sourires mièvres et les ors de protocoles minables sont lourds de menaces, le sentimentalisme, l'apparente normalité recèlent une tension sourde et fatale. Une mouche qui vole, la canicule, la transpiration, la paralysie même qui saisit le ministre Omer Hassan et le fonctionnaire Nebsi ont un air de déjà-vu. Léonard Vincent emprunte dans son récit l'imaginaire du roman d'espionnage, mais les ressorts codifiés de la peur contaminent aussi le réel. Chaque jour dans les démocraties occidentales, il arrive de s'asseoir dans le bus à côté de ces " évadés " venus chercher asile et protection, petits soldats hagards de la comédie du pouvoir.

  • Pour la première fois, Martin de La Soudière, " ethnologue du dehors " et du temps qu'il fait, se livre à l'introspection. Essai autobiographique sur le paysage, cet ouvrage est un retour aux origines, une entrée sur le terrain pour l'ethnologue féru de géographie... Ce paysage intime a pour cadre la montagne, celle des Pyrénées.
    Sur le mode du récit, Martin de La Soudière dialogue avec ses pères et ses carnets de travail. Son corpus hors du commun rassemble des écrivains, géographes, paysagistes, peintres, botanistes, mais aussi grimpeurs, militaires, cartographes, taupiers, bergers et autres promeneurs. Tous écrivent leur paysage. Franz Schrader, Élisée Reclus ou Vidal de La Blache habitent l'imaginaire de l'auteur, au même titre que les manuels d'escalades du XIXe siècle ou les livres de géographie du jeune élève des années 1950/1960. Entrer en Pyrénées s'opère aussi à différentes échelles, la vue statique et graphique avec son cadre et sa lumière est indissociable de l'expérience de l'escalade, de la promenade en famille ou de l'expédition aventurière entre frères et soeurs. Comme Martin de La Soudière le dit, on entre en paysage avec le pied et avec la main (on empoigne la matière de la roche pour grimper aux sommets). Mais l'écriture du paysage, en plein vent et en cabinet, est aussi une affaire de rituels. L'auteur scrute les gestes de ses poètes de prédilection : Jean-Loup Trassard arpentant son bocage, Julien Gracq au volant de sa deux-chevaux sur les rives de la Loire, André Dhôtel se perdant dans la forêt des Ardennes, jusqu'à Fernando Pessoa le promeneur immobile de Lisbonne. À travers ses " devanciers " comme il les appelle, l'auteur revendique une intimité du paysage féconde pour l'imaginaire et le travail intellectuel.
    Dans cet ouvrage, Martin de La Soudière " franchit " la montagne en quelque sorte : inaugurant son récit par le souvenir de l'arrivée au seuil des Pyrénées quand il était enfant, le père de famille proclamant au volant de sa 15 chevaux " Et voici nos montagnes ", il le termine de l'autre côté du sommet, en Aragon, sur un dialogue avec son frère décédé Vincent, dialogue aux accents d'énigmes sur une vue panoramique. Le récit est accompagné de photos personnelles, d'extraits des carnets de Martin, carnets de son enfance jusqu'à aujourd'hui.

  • école

    Laurence de Cock

    École est un mot doux qui nous promène entre le parfum de l'enfance et les charmes de la connaissance. Certains la rêvent sanctuarisée, protégée des violences du dehors. Mais c'est tout l'inverse, et c'est tant mieux, à condition d'accepter d'en débattre franchement, et de reposer sur ses bancs les termes d'une école résolument émancipatrice, donc définitivement politique.
    Après Peuple et Révolution, un nouveau titre dans la collection "Le mot est faible" : École, dont s'empare avec brio l'historienne et enseignante engagée Laurence De Cock.
    " Notre société a tout à gagner à voir s'accomplir un vrai projet d'école démocratique. C'est aux plus dotés de prendre conscience de la carte qu'ils ont à jouer sur ce terrain. C'est à nous donc, nous dont les enfants ont le plus de chances de traverser l'école aussi facilement qu'une rue piétonnière, de considérer que c'est une opportunité de travailler entre les mêmes murs que des enfants moins chanceux. À nous encore de déjouer les pièges des classes de niveaux, des filières d'élites, des filons pour contourner la sectorisation des établissements. À nous aussi de batailler au côté des familles les plus socialement discriminées pour leurs droits à scolariser et accompagner leurs enfants.
    À toutes et tous enfin de veiller sur chacun des enfants de ce monde, d'où qu'ils viennent, pour l'abolition des privilèges, et pour que l'émancipation des un.e.s ne puisse dépendre que de celle des autres. " Laurence De Cock

  • Dans ce travail pionnier, Manon Pignot interroge les parcours et motivations des adolescents qui se sont engagés, aux côtés des armées régulières, dans le premier conflit mondial. En creux, se dessine la délicate question d'un éventuel désir de guerre chez ces jeunes combattants, qui vient nous interroger, dans nos visions contemporaines, nous lecteurs du XXI e siècle.
    Christian Sarton du Jonchay, Ernest Wrentmore, Marina Yurlova, Rudolf Höss, Jack Cornwell... Ces jeunes Français, Américain, Russe, Allemand ou Anglais sont nés entre 1899 et 1904 ; ce sont des combattants juvéniles, dont l'historienne Manon Pignot est allée chercher la trace dans les archives d'Europe et d'Amérique du Nord. Bien souvent camouflés, du fait du caractère illicite de leur engagement au sein des armées régulières, trouver ces " ado-combattants " relève du jeu de piste, tant les sources sont parcellaires, dissimulées. L'auteure interroge les raisons comme les modalités de l'engagement de ces adolescents, les obstacles aussi qu'ils ont dû surmonter et la manière, s'ils ont survécu, dont cette expérience de guerre les a marqués. Patriotisme, transgression et filiation, désir d'aventure et désir de guerre... C'est une histoire délicate à écrire, tant elle touche à nos conceptions contemporaines de l'enfance et de l'adolescence. Avec ce travail pionnier, Manon Pignot s'attaque à un angle mort de l'historiographie contemporaine.

  • Le mirage El Ouafi

    Fabrice Colin

    • Anamosa
    • 21 Mars 2019

    Sur les traces de Boughera El Ouafi, marathonien oublié, champion olympique français en 1928, Fabrice Colin tisse un récit drôle et énigmatique, à la croisée de l'histoire et du roman, entre reconstitution, réminiscences, fièvre et fantômes... Un mirage !
    Le 5 août 1928, aux Jeux olympiques d'Amsterdam, le marathonien Boughera El Ouafi rapporte à l'équipe de France d'athlétisme son unique médaille d'or. Plus personne ne s'en souvient. Mauvais endroit, mauvais moment pour le grand athlète.
    Démêler la légende, revenir aux documents, et raconter l'histoire : tel est le dessein de l'auteur et son double, épris d'exactitude. Un vieil ami algérien, M., mystérieusement réapparu, l'aiguillonne, le nargue, le met au défi. Dans cette enquête aux allures de road-movie, les régimes de la réalité se télescopent, le mirage fonctionne à plein : M. son verre de rosé à la main dans un brouillard de fumée, réminiscence d'une fièvre d'enfance à Gardhaïa, silhouette grise dans les rues humides de Saint-Denis, un coureur dans la chaleur blanche du Kansas... La vraie vie de El Ouafi serait-elle un roman ?

  • Le mot " peuple " sert aujourd'hui à tout mais n'est plus nulle part. Nombreux sont ceux qui s'en réclament ou bien qui prétendent le défendre contre les populismes. Incisif et décapant, ce livre change la perspective ; il montre la nécessité de réinventer des mobilisations qui se passent à présent du mot et se méfient du mythe.
    " Je fais partie du peuple", " je veux défendre le peuple ", ""les gens', c'est le peuple " : les dernières élections présidentielles ont vu plusieurs candidats, retrouvant des accents déjà anciens, prendre possession du mot. Certains, dénonçant la montée du populisme, opposent désormais la nécessité de ne pas abandonner le peuple à tous ces détournements. Mais le mot, fétichisé, est sans doute plus trompeur que jamais. S'agit-il de parler d'une entité nationale douée de souveraineté, de décrire une catégorie de femmes et d'hommes formant la " classe populaire " ou de mobiliser, toujours avec un brin de nostalgie, le symbole un peu vite unifié des révoltes venues d'en bas ?
    Avec force, Déborah Cohen, en historienne convaincue que les mots ne font pas que désigner le monde mais qu'ils le construisent, pose ici le problème tout autrement. Il n'est plus temps, selon elle, de s'en tenir à reconquérir le mot peuple. Ce qu'il faut c'est se demander ce qui nous manquerait vraiment à l'abandonner. En montrant que les luttes d'aujourd'hui se livrent sans recourir aux mots hérités du passé, elle invite à saisir le peuple, ni mythe ni entité en soi, là où il est, dans les mobilisations qui le font vivre à présent.

  • Alors que le mot " révolution " sert à vendre à peu près n'importe quoi et n'importe qui, ce livre fort et joyeux montre comment il a été domestiqué par tous les pouvoirs depuis le xixe siècle et comment, en le prenant de nouveau au sérieux là où il veut dire quelque chose, il est possible de renouer avec la puissance et la promesse imaginatives des processus révolutionnaires.
    Le mot " révolution " se prête désormais à tout. Il sert à vendre des yaourts ou des chaussures aussi bien que les idées de campagne, pourtant très libérales, du président Macron. Il est temps de lutter contre ces détournements. Ludivine Bantigny, spécialiste renommée et engagée de l'histoire des luttes contemporaines, et notamment de Mai 68, montre ici combien les révolutions ont été l'objet d'un intense travail de domestication. Les élites du xixe siècle se sont montrées obsédées d'en finir avec elles, d'en dompter les élans et d'en effacer les traces. Celles du xxe siècle, en les célébrant, en les commémorant avec faste, n'ont pas cessé de les apprivoiser au point qu'elles n'inquiètent plus personne. Mais arracher le mot à la langue feutrée du pouvoir, qu'il soit économique ou politique, ne suffit pas. Il faut en retrouver le sens en acte. En prenant pour appui les mouvements de lutte contre le capitalisme, comme ceux du Chiapas, ce livre vigoureux libère avec bonheur la force des espérances, des rencontres et des potentialités que font naître les révolutions.

  • Richard Gasquet a connu les espoirs de la jeunesse, un début de gloire, l'abîme, quelques déroutes aussi, des renaissances. Il a beaucoup joué au tennis, surtout.
    Jean Palliano fait le récit de ce roman d'initiation qu'est devenue, à certains moments, la vie même de Richard Gasquet en mêlant analyses, faits historiques et souvenirs personnels.
    " Il lui en fallait et il lui en faut toujours, de l'espace et de la place, à Richard Gasquet, il lui en faut, des aises et de longs mètres carrés de recul sur l'aire d'un court de tennis, pour qu'il puisse développer ses grands mouvements compliqués, ses gestes savants qui ne ressemblent qu'à lui, que personne d'autre ne peut tracer et réaliser à sa place, avec, à chaque fois, une longue boucle qui s'ouvre et cherche loin derrière la tête et qu'il lui faut vite parachever, terminer à toute vitesse en accélérant la frappe. "

    Richard Gasquet a développé durant sa carrière un style original où le classicisme de sa gestuelle soutenait son efficacité. Mais juste avant de dominer totalement cette façon de jouer au tennis, il connut l'abîme, quelques déroutes aussi, des renaissances. Surtout, il a beaucoup joué contre lui-même.
    Dans cet essai, rythmé comme un match, Jean Palliano dispute de longs échanges avec son sujet et déploie le récit de ce roman d'initiation qu'est devenue, à certains moments, la vie de Richard Gasquet.

  • Pulp mixtions

    Matthieu Chiara

    • Anamosa
    • 17 Janvier 2019

    90 dessins inspirés de faits divers narrés avec humour et poésie, parce que derrière le sordide, il y a l'humain. Le talentueux Matthieu Chiara serait-il un nouveau Topor ?
    Bien que l'on s'en cache souvent, les faits divers exercent sur nous un irrésistible pouvoir de fascination/répulsion. Les histoires rassemblées dans les médias sous ce vocable sont souvent le mélange d'affaires familiales ou conjugales sordides, de détresse sociale et de malchance ou d'absurdité. Elles disent et font ressortir, si l'on s'y penche de plus près, beaucoup de l'état de notre société (difficulté à boucler les fins de mois, solitude, sensibilité aux animaux...). Si elles nous attirent secrètement, c'est qu'elles nous permettent, l'espace d'un instant, de mettre à distance ces difficultés ou questions : " Ouf, quand même, je n'en suis pas là ! "
    Depuis plusieurs années, Matthieu Chiara arpente le site faitsdivers.org qui recense les faits divers ainsi que les rubriques éponymes des journaux afin de sélectionner ceux dont l'incongruité, l'horreur ou la poésie le frappe et dont on pourra, parfois il vaut mieux, rire.
    Grâce au talent de Matthieu Chiara, qui ne cesse de s'affirmer, nous avons le droit d'assumer notre voyeurisme et, surtout, il réussit par son trait poétique et son humour grinçant à faire ressortir toujours l'humanité derrière le sordide. L'effet est garanti et immédiat.

  • Ce volume se positionne au coeur d'un débat : la compréhension des émotions relève-t-elle des seules sciences cognitives ? Si les neurosciences semblent avoir conquis l'espace public, il s'agit d'affirmer l'importance d'une approche historique, sociale et culturelle du ressenti, de critiquer certains usages sociaux des neurosciences et d'ouvrir les possibilités d'un dialogue.
    Quiconque s'intéresse à la vie des émotions se heurte à un mur d'apparence infranchissable : celui qui sépare les recherches des neurosciences affectives de celles des sciences sociales. À voir cependant fleurir les rayons " neurosciences " dans nos librairies, le caractère " rassurant " des sciences du cerveau semble avoir déjà conquis l'espace public : elles font des émotions une réponse naturelle et universelle fixée par l'organisme. Mais cette centralité médiatique masque parfois d'inquiétants usages qui s'insinuent jusqu'au creux de nos existences quotidiennes. C'est pourquoi ce numéro invite à une critique sociale et politique véritable comme à la réaffirmation d'une approche historique et culturelle des émotions. Cessons de croire, qui plus est, que leur savoir, aux résultats soi-disant imparables, serait plus solide que les connaissances des sciences humaines et sociales.
    Mais qu'on s'entende bien toutefois : l'intéressant n'est pas de produire un énième discours de délégitimation mais d'ouvrir un espace de discussion véritable. Si les neurosciences, en excluant l'historicité des émotions comme du langage qui les expriment, mutilent la complexité de cet objet, il y aurait un risque évident à évacuer de l'analyse le substrat biologique et neuronal de l'émotion. D'autant qu'un espace de convergences s'esquisse aujourd'hui : il faudrait non seulement ne plus dissocier le psychologique du sociologique, mais montrer comment s'imbriquent chez l'individu le processus biologique de maturation et celui, social, de l'apprentissage.
    Qui sait ? Par-delà incompréhensions et désaccords, le temps est peut-être venu de réfléchir à nouveaux frais, loin des logiques marchandes, des pédagogies univoques ou des manipulations politiques, aux infinies possibilités d'enrichissement de notre vie sensible et affective.

  • Une plongée au coeur d'un monde méconnu ou fantasmé : les courses hippiques. Un récit personnel, voyage en France, jalonné d'histoires d'hommes, de femmes et de chevaux,
    qui révèle bien des symptomes de notre société : opposition Paris-province, terroir et savoir-faire
    face aux capitaux étrangers, le sport-spectacle, ou encore la question du statut de l'animal...
    Un cheval qui change une vie, des jockeys au corps brisé, des fortunes englouties... Autant de personnages et d'histoires qui jalonnent cette plongée au coeur d'un monde méconnu ou fantasmé : les courses hippiques.
    Les courses de chevaux en France ont une image contrastée et se vivent différemment selon que l'on fréquente les hippodromes de Paris ou Deauville, Vichy ou Pau, sans parler de tous ceux qui ponctuent le territoire. Elles ne se résument ni à un jeu de hasard ni à une pratique sportive et sont le lieu d'une économie toute particulière, où éleveurs, propriétaires, petits ou grands, entraîneurs, jockeys ou turfistes poursuivent des objectifs différents quoique toujours complémentaires.
    Depuis longtemps, l'auteur nourrit une fascination pour le cheval, et particulièrement les chevaux de course dont il défend la singularité. Il parcourt ainsi les lieux et rencontre les acteurs d'un monde qui cherche un second souffle. La vision des courses contemporaines qu'il développe dans ce récit personnel illustre assez bien le paradoxe français : un pays toujours déchiré entre la conservation de ses traditions et une quête de modernité, la valorisation de terroirs et de savoir-faire à concilier avec les technologies et la communication que le siècle impose. Un mélange de tradition et de modernité dont, peut-être, le cheval, par sa nature, a toujours été l'emblème.

  • Pour sa quatrième livraison, après avoir exploré le charisme ( Anatomie du charisme), l'habiter
    ( Les Sens de la maison) et les corps ( Corps au paroxysme), la revue Sensibilités. Histoire, critique & sciences sociales s'empare de nos rêves.
    La société s'arrêterait-elle aux portes du sommeil ? Là même où, du fond de soi, jaillissent toutes nos fantaisies nocturnes, aussi continûment déroutantes qu'extraordinairement intimes. De nos jours, l'opinion commune est que toute cette cohue d'images qui constitue l'étoffe des rêves est certes énigmatique, mais cohérente et hautement signifiante. On la dit surgie des abysses mêmes de nos inconscients personnels. Soit du plus secret, du plus foncier, du plus ignoré de notre être. Au point qu'on en vienne à oublier combien toute notre histoire collective, elle aussi, s'y abrite, comment la société elle-même s'invite secrètement jusque dans les plus obscures profondeurs de nous-mêmes. Saisir la façon dont le social et l'histoire travaillent souterrainement le statut, la matière et les significations du rêve, voilà qui peut ainsi dérouter bien des habitudes de pensée.
    À l'heure où la désaffection de la psychanalyse pour les rêves se fait des plus sensibles, au moment même où les neurosciences se préoccupent surtout d'une demande sociale visant les troubles du sommeil, le moment semble plus que jamais propice à l'épanouissement d'une véritable science sociale des rêves.

  • Alors que Rousseau notait occasionnellement ses réflexions sur des cartes à jouer, son contemporain Georges-Louis Le Sage y écrivait TOUT : ses découvertes, ses doutes, sa vie et ses remords. Drôle, tragique et vertigineuse, la pensée de ce physicien des Lumières, telle une boîte noire, se dévoile en direct, et fait écho à l'échafaudage complexe de nos listes en tous genres.
    Les archives inédites du savant Georges-Louis Le Sage, constituées de 35 000 cartes à jouer, sont un document exceptionnel sur la pensée telle qu'elle chemine. Drôle et énigmatique, ce matériau étonnant se révèle tout à la fois laboratoire, autobiographie et véritable boîte noire de la recherche.
    Ce physicien genevois, contemporain de Rousseau, est un anticonformiste. Refusant les codes du monde savant, il écrit absolument tout sur des cartes à jouer : eurêka et tâtonnements, amertume de ne pas être reconnu, rapports polémiques avec ses pairs ou poème pour Newton, mais aussi angoisse face à sa mémoire qui peut flancher et à un corps qui vieillit... Classer ses cartes, les empaqueter et les étiqueter est pour Le Sage un travail quotidien, à la fois excitant et harassant. Ce sera sa seule véritable oeuvre, et sans doute aussi la source de ses désillusions sur la science et ses méthodes.
    Trois siècles plus tard, Jean-François Bert s'empare avec tendresse de ces cartes, matériaux de la pensée. Il propose une plongée dans la recherche en train de se faire et son pouvoir imaginatif, tout en rendant hommage à ce performer avant-gardiste. La force de ce témoignage est que chacun y reconnaîtra le cheminement complexe de ses pensées et l'échafaudage perpétuel de listes sans cesse réagencées que toute réflexion impose.

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