Coop Breizh

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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  • Joseph-Anne Loaisel de Saulnays, quartier maître-général de la coalition bretonne, avait une connaissance détaillée de la Bretagne en même temps qu'un réseau de relations personnelles et professionnelles étendu. Il a rendu les plus grands services à l'association bretonne. Bras droit du Marquis de la Rouërie, cet homme de caractère, a sacrifié à la cause ce qu'il possédait de plus cher : sa vie de famille et, dans une bonne mesure, son métier, sa fortune et sa liberté. Son nom reste inséparablement lié à ceux du colonel Armand, de l'association bretonne et de la correspondance secrète qui fonctionna entre Londres, Jersey et la Bretagne jusqu'en 1800. Injustement laissé dans l'ombre, Joseph-Anne Loaisel a sa place parmi les hommes et les femmes qui ont fortement contribué à façonner la Bretagne.

  • « Avant de se mettre au travail, il commença par sortir sa pipe de sa poche et en gratta soigneusement l'intérieur du fourneau avec son coupe-papier ». Ce matin de printemps, la journée du juge Gildas Le Mussec semble commencer bien tranquillement. En consultant une nouvelle fois le dossier sur la secte du « Soleil Lunaire », le juge est loin de se douter que les agissements de la secte vont modifier très sensiblement le cours de son existence alors que la jeune et jolie journaliste du « Miroir de la femme » Nolwenn Dilammer demande avec insistance à être reçue par lui... Avec le talent d'écriture et la justesse du détail qu'on lui connaît, Yann Brékilien expose dans cette longue nouvelle un point de vue juridique et sans généralisations hâtives sur le problème d'actualité posé par les sectes.

  • A la suite de quel enchaînement de faits, de quelle nécessité intérieure Louis de Plélo, colonel des dragons, jeune ambassadeur de France au Danemark, plante-t-il son ambassade pour tenter de secourir le roi d'une Pologne envahie, sauver l'honneur français qui lui parait en perdition et y laisse-t-il sa vie ? Telles sont les questions auxquelles l'auteur intrigué par cette aventure d'un caractère exceptionnel sinon unique dans les annales de la diplomatie, a souhaité apporter des réponses. Le paradoxe de Plélo est de se vouloir pleinement enfant de son siècle, celui des lumières de la raison, tout en restant fidèle aux sentiments chevaleresques qu'il tient de ses ancêtres et de son caractère breton. Au fil du récit et de l'analyse des identités et appartenances ainsi que de la personnalité de Plélo, l'attachante figure du gentilhomme ami des philosophes, mort pour l'indépendance de la Pologne, sort de l'ombre où l'avait confinée l'oublieuse mémoire des hommes.

  • Comme dans un album de famille les personnages des nouvelles d'Anne-Marie Le Mut nous paraissent étrangement intimes. Nous marchons dans un pays connu sur les sentiers d'enfance de Morana, de Tanguy, d'Olivier, de Paul et de Iole. Tante Gaïdig nous la reconnaissons, c'est notre sage aïeule, si simple et pourtant, comme La Bertrande, comme Maria, meurtrie au plus profond de son coeur. La vie et la mort sans cesse mêlées forment un canevas où cette mystérieuse frontière vers l'au-delà n'existe plus. Un bouquet de compagnons rouges, un adagio, une forêt de bonzaï, un bateau en bouteille, un tableau inachevé, le médaillon d'un vieil Indien, un chien roux, trois pétales de camélia, un visage sculpté au flanc d'une galère, tous ces jalons sur les routes intemporelles de la vie nous ramènent à nos vieux mythes, à ces temps lointains où la mort signait son passage. Entre les pages des douces amères, entre les brises de mer et les chants de la terre, se glissent aussi, furtifs, Iota le chat sourd, La Rousse énigmatique persane, Eider le cheval gris, tandis que sur leur chemin initiatique Gwenn, perdue dans son pays glacé, Guillaume sur le « Camino » de Compostelle, découvrent « la connaissance ». Une petite touche d'humour dans les amours tumultueuses de Marie-Alice et dans les naïves dévotions des gamines du pays de saint Tugdual. Et quand se referme l'album de famille un parfum doux-amer, longuement, flotte encore dans notre coeur.

  • Après avoir contourné les rivages du nord-ouest de l'Armorique, une flottille conduite par Ninnoc, future abbesse de Lanninnoc, s'approche du Bro Waroc à l'embouchure de la Laïta. Nous sommes à la fin du VIe siècle. Des compatriotes venus comme cet équipage du nord de Galles dans l'île de Bretagne, sont déjà installés dans la région. L'arrivée et l'installation de cette nouvelle population de migrants bretons n'est pas sans poser de questions et leurs navires en particulier vont attirer les convoitises. Il faut compter avec les chefs de la petite communauté dans laquelle les émigrés vont chercher à s'intégrer. Au croisement des pouvoirs, les événements vont conduire à une situation judiciaire difficilement vécue où enquêtes et sentences prendront des aspects pittoresques. Etayée par une bonne connaissance de l'histoire de la période de « l'arrivée des Bretons en Armorique », cette enquête judiciaire où se croisent héros imaginaires et personnages ayant réellement existé est une agréable contribution à l'étude des premières sociétés bretonnes dans la partie ouest de l'ancien territoire des Vénètes.

  • Un matin de Toussaint, un ancien parachutiste débarque en Bretagne, au coeur de l'Arrée. Malade, porté par une musique intérieure, il revient chez les siens après une longue absence. Dans les Aurès, il a « cassé du fell ». Pour tenter d'oublier l'amour premier, celui de Thérèse, qu'aujourd'hui il retrouve en lui pur et intact. En marche vers les hauteurs de son Golgotha, il n'est plus qu'homme de paix. Mais l'incompréhension, le rejet, l'anathème, le renvoient aux assauts sanglants des pitons. Georges Tual, l'ancien « para », renoncera-t-il au rendez-vous salvateur à l'if des « Trois Fontaines », là où l'attend Thérèse l'en allée ? Visiblement influencé par Giono, Roger Laouénan nous donne ici un roman fort à travers un bref parcours initiatique où la semence originelle de l'amour transcende les forces de mort.

  • L'ouvrage : « Il y a toujours eu deux sortes de Bretons : ceux qui, une fois pour toutes et quelles que soient les difficultés de l'époque, décident de vivre au pays - et lui demandent l'essentiel de leur vie terrestre et céleste - et ceux qui, par mer ou par terre, veulent aller à la découverte du monde. » Armel Calvé a fort bien étudié les motivations et les rêves de ceux qui sont montés à Paris. Son récit suit la trace des Bretons et de leurs activités depuis les rues de Lutèce dans le plus lointain passé de la ville pour, à travers les époques, s'achever au début des années 80 dans le Paris capitale française et plus grande ville bretonne.

  • Extrait
    Les fées sont ?lles de l’eau, de l’arbre et de la pierre. elles se rendaient visibles près de l’ancienne fontaine druidique de Barenton, dans la forêt de Brocéliande où
    Des fées souvent l’on voyait
    Si les Bretons disent vrais, selon les mots du poète Wace au xiie siècle. Leur musique a littéralement charmé nos ancêtres. Les fées aimaient chanter au bord de la mer, sous terre, dans les grottes, et les gens se plaisaient à les écouter. Sur les côtes de la Manche, la bonne fée des Houles sonnait de la trompette pour appeler les laboureurs à sa distribution de galette chaude et de cidre. Mais gare aux indiscrets et aux rustres qui la courrouçaient ! elle pouvait se montrer susceptible si on ne respectait pas le code du monde surnaturel. en haute Bretagne, la fée Mérienne – du milieu du jour – faisait entendre un bourdonnement aérien pour rafraîchir les moissonneurs durant les jours chauds de l’été. Les légendes font apparaître les Chambres des fées, Couvents des fées, houles1 aux fées comme des châteaux de l’Autre Monde d’où parviennent les échos d’une musique merveilleuse. Une jeune ?lle devenue marraine d’un enfant fée revient comblée de richesses de son séjour de dix ans chez les bonnes dames, croyant n’y être restée que deux jours. Le temps de féerie est celui de l’éternel présent que fait goûter une indicible harmonie. C’est aussi durant le bref temps des douze carillons de minuit, à la Saint Jean, que Périk Skoarn peut accéder à son château sous la mer.
    La danse est, avec la musique, l’une des activités favorites des fées. Dans ses Propos rustiques, noël du Fail laisse vagabonder son imagination en compagnie de ces gentes dames : « Le bonhomme Robin commençait le conte des fées et que souventes fois parlait à elles familièrement, même à la vêprée, passant par le chemin creux, et qu’il les voyait danser au branle près de la fontaine du Cormier, au son d’une belle veuze de cuir rouge. »
    Sur le tumulus de la butte de Caron à Guipry, des dames blanches menaient au clair de lune des sarabandes effrénées. Au Guildo, elles recréaient le Cercle magique avant de frapper sur des pierres sonnantes dont elles tiraient par enchantement les meilleurs mets.
    Et saura-t-on quel ménétrier a mené la ronde des Danseuses, jeunes ?lles pétri?ées pour avoir continué à caroler à Pontusval au moment où passait le Saint Sacrement ? Le souvenir des fées reste attaché aux dolmens, menhirs, allées couvertes, devenues depuis longtemps des « pierres folles ». Saint Samson lui-même rencontra des païens qui dansaient autour des pierres levées.
    Pourtant, au Moyen Âge, les seigneurs n’avaient pas encore renié la parenté de leurs aïeux avec les fées. Un Plantagenêt – ancêtre de notre duc Geoffroy de Bretagne – prétendait descendre de la belle Mélusine, et la famille Seré, de Saint-Malo, portait dans ses armes « De gueules à la sirène d’argent ».
    En Bretagne et dans les pays celtiques, la déesse de la mer a survécu sous la forme de sirènes, fées des Houles, Morganed, Mary-Morganed et Mermaids – vierges marines – qui séduisent et attirent les hommes dans leurs palais de corail. Les sirènes symbolisent la fascination exercée par la beauté et la musique.
    Le duc Pierre Ier de Dreux – protecteur des trouvères et poète lui-même – se comparait volontiers à la « Sirène qui va harpant et endort de son chant les nautonniers ». Aux dires des pêcheurs de Port-Blanc, les Morganed des Sept-Iles chantaient par beau temps et faisaient entendre des plaintes sous la tempête. elles connaissaient les changements du climat et réagissaient aux variations de l’atmosphère comme des présages de météorologie populaire. La même croyance existait pour l’Homme de Mer. Cette ?gure d’un sauvage à la chevelure de varech et au corps enduit de limon verdâtre aurait été une sorte de barde de la nature, empruntant les rythmes d’une musique qui faisait résonner les falaises du Cap Fréhel.



  • Extrait
    Les légendes, ces drames du mystère, s’attachent, comme les oiseaux de nuit, aux lieux sombres et déserts, aux ruines abandonnées, aux grands rochers des montagnes ou des grèves, que le pinceau du soir ombre de teintes fantastiques ;aux cavernes profondes que les imaginations simples, mais surtout (nous ne craignons pas de le dire) poétiques des pêcheurs et des habitants de la campagne se plaisent à peupler de pittoresques fantômes. C’est dans ces demeures du silence que le chercheur de souvenirs dirige sa course solitaire. Il contemple les rochers ; il remue les pierres des ruines ; il écarte la mousse et les ronces qui couvrent les vieux sentiers. Puis il interroge patiemment ces débris muets du temps passé, et il finit toujours par leur arracher quelques secrets intéressants. La vieille Armorique est encore assez riche en paysages inexplorés, en ruines inexpliquées, en sites mystérieux pour mériter les regards des archéologues, et surtout de ces chercheurs de traditions antiques dont nous venons de parler. C’est pourquoi nous y revenons souvent, afin de continuer la description de ces lieux peu connus, et de leur demander la moralité de leurs légendes.



  • Extrait
    L’univers du conte
    D’emblée, ce qui frappe à la lecture des contes – ou à leur audition –, c’est le cadre dans lequel évoluent les personnages. Par maints aspects, malgré l’intemporel « il était une fois » qui amorce fréquemment le récit, on s’aperçoit que le monde décrit est celui des villageois. Et cet univers est rarement réjouissant car bien souvent l’indigence en est le décor.
    C’est d’ailleurs l’une des raisons qui poussent les principaux protagonistes à en sortir, à tenter fortune dans des contrées plus souriantes, comme par exemple « Jean sans Peur » ou le pauvre Laouik.
    Généralement, cette quête les mène dans des pays lointains, au-delà de « montagnes difficiles à gravir », comme dans « Les trois rameaux d’Impinad », de l’autre côté de mers bleues ou noires, comme « Le chevalier Bayard » qui se retrouva ainsi en Turquie, et parfois même en enfer pour y chercher quelqu’un (généralement une princesse emprisonnée, comme dans « La reine des trois montagnes d’or ») ou quelque chose, par exemple un renseignement susceptible de faire revenir l’eau dans une ville, ainsi qu’on peut le voir dans « Fleur d’Épine ».
    Que ces endroits soient proches ou se situent au diable vauvert, qu’ils soient réels ou véritablement imaginaires, ce qui les caractérise c’est leur féerie. Tout y porte la marque de la magnificence.
    Étrange ou insolite, posé comme un obstacle à franchir après avoir surmonté de redoutables épreuves ou s’être délecté aux joies de la luxuriance, se dresse un château somptueux où, comme dans « L’homme à la marmite », l’héroïne voit partout « de belles choses qui la ravissaient d’admiration ». Dans les jardins poussent bien sûr « de belles fleurs et des fruits délicieux ».
    Dans ces merveilleuses demeures, l’éternel féerique, représenté par le bruissement des jets d’eau et l’éclat du cristal, de l’or ou des pierres précieuses, côtoie le luxe moderne. Ainsi, c’est « dans une belle chambre à coucher où se trouvait un lit de plume bien accoutré et tout ce qu’il fallait pour sa toilette de nuit et de jour » que se coucha Lévénès dans l’attente de rencontrer « L’homme à la marmite ».
    Bien entendu, les habitants de ces véritables espaces de bonheur sont assortis au faste et au raffinement qui se présentent au regard et qui caractérisent ce qu’il est convenu d’appeler la « culture mondaine de palais ». Rois, reines, princes, princesses, tous plus ravissants les uns que les autres, caracolent « dans un beau carrosse doré, attelé de quatre chevaux superbes », comme dans « La princesse de l’Étoile brillante ».
    Si, d’aventure, la laideur ou la difformité affligent le maître des lieux, tel le pauvre « homme à la marmite », sa bonté d’esprit et sa générosité compensent le handicap. Et, celui-ci résultant généralement d’une malédiction, ainsi que l’exigent les règles de l’écriture féerique, il va être réparé et surgira alors un être de toute beauté.
    Qu’ils soient « d’admirables proportions », en se rapprochant du modèle de la poupée lorsqu’il s’agit de décrire la beauté féminine, ou contrefaits, les habitants de ces lieux sont parés de riches et magnifiques vêtements. Partout, le luxe éclate et brille des mille feux du merveilleux. Imaginez le ravissement du chevalier Bayard lorsqu’il voit « en une superbe salle de palais étincelante d’objets précieux, (…) assise sur un trône, une dame d’une beauté éblouissante et autour d’elle neuf jeunes filles aussi belles qui lui tressaient les cheveux. Sous les coups de peigne, une cascade de louis d’or jaillissait des cheveux, au point que le parquet en était couvert ».
    L’environnement sonore valorise également les personnages, leur octroyant ce surplus de distinction que confèrent l’éducation et l’instruction. Un plus parfois décisif puisque c’est par ce biais que la fille d’un roi « devint amoureuse folle de Fanchic ». Il faut cependant dire que le jeune homme « qui était du reste un fort beau garçon » et son frère (les protagonistes de « L’Oiseau du Monde ») ne ménageaient pas leur peine pour attirer l’attention de la charmante princesse puisque « tous les soirs, il y avait des rassemblements devant l’hôtel pour écouter leurs concerts ».
    La musique ne s’insinue pas seulement dans les cœurs et les âmes. Elle fait également bouger les jambes, comme « au château de cristal » où « il y eut de grandes réjouissances (…) et un bal où chacun se divertit et dansa de son mieux ».
    Si ce genre d’événement achève de nombreux contes, comme ici « Les petites Coudées », il accompagne bien souvent de formidables repas.
    Car le luxe se voit aussi dans le domaine de la nourriture. Outre que les mets sont succulents, raffinés, dégageant les odeurs les plus suaves que l’on puisse imaginer, ils « tiennent aussi au corps », comme on dit à la campagne et, surtout, ils sont en abondance, ce qui n’est pas rien dans le monde paysan du milieu du xixe siècle.
    Ainsi, de la serviette magique maniée devant la pauvre Jeanne dans « Le manteau, la serviette et la bourse » surgissent « trois plats tout fumants de lard, de saucisses et de tripes, puis du rôti, une bouteille de bon vin et un pot de cidre ». « Et que chacun morde où il voudra et tant qu’il voudra ! » s’exclame le mari prodigue, dont l’injonction sera suivie par tous puisqu’ « ils mangèrent et burent jusqu’à n’en pouvoir plus ».
    L’univers décrit dans ces récits, qui, souvenons-nous-en, sont des créations des gens du peuple, n’est pas anodin. S’il doit susciter le rêve, en provoquant le dépaysement, celui-ci doit néanmoins avoir une assise solide, des repères stables, concrets, appréhendables par tout un chacun.



  • Tinaig

    Angèle Jacq

    Extrait
    Prologue
    À la fin des années soixante-dix, des recherches aux archives du Finistère concernant Pêr Briand, le premier député de Kemper, ce paysan né à Kerjos en Landudal, m’amenèrent à découvrir Son Paotr Kerjos, la gwerz qui émaille les pages de ce roman. Comme dans un jeu des sept familles, les cartes se croisaient. J’étais sur les traces du père et je découvrais l’œuvre du fils !
    Je l’avais mise de côté.
    Bien souvent, des lecteurs m’ont demandé de donner une suite aux Braises de la liberté : mais ce livre m’avait demandé tant de travail – seize ans pour arriver à sa parution – que j’hésitais à me replonger dans la suite de cette époque. En effet, ces recherches, comme l’étude de l’histoire révolutionnaire, furent très longues, dont :
    – au niveau local, l’étude de Pierre Hamon ;
    – L’histoire de Bretagne des éditions Skol Vreizh : une Bretagne féodale à l’image du reste de l’Europe, assujettie aux nobles et au haut clergé mais qui possède un parlement jusqu’à la Révolution et demeure administrativement autonome. Cependant, dans ses cahiers de doléances rédigés en chaque paroisse, le peuple breton rappelle l’intangibilité du traité d’État à État de 1532 avec la France, dans lequel il est stipulé – entre autres – qu’il ne doit pas de service armé au roi, ni d’imposition qui ne soit acceptée par le parlement de Bretagne. De ce fait, la Bretagne d’avant 89 paye 25 % d’impôts en moins que la moyenne des autres provinces. Or, la Constituante de 89, lors de la Nuit du 4 Août efface ce traité de manière unilatérale ;
    – troisième niveau : l’encyclopédie historique nationale française, les lois, leurs dates de promulgation lors de la Révolution, leur application en Bretagne avec les conséquences qui en découlèrent.
    Le premier député de Kemper, après avoir été favorable à cette révolution, prend ses distances. En effet, le fédéré qu’il est – ou girondin dans l’histoire française –, qui rêvait d’une fédération des provinces françaises, aux lois d’autonomie harmonisées, apprend l’exécution à la guillotine de vingt-six des administrateurs du département du Finistère sur trente-six. Tous des fédérés, et parmi eux ses amis. Cependant, seules ses multiples démissions d’administrateur du canton de Brieg attestent de son désaccord tandis que les écrits du greffe s’interrompent et reprennent, parfois après de longs mois d’arrêt…
    … Depuis ce premier ouvrage, le temps a passé, restait, au fond d’un tiroir, la fraîcheur de la gwerz ignorée, écrite par ce poète paysan, son fils. Je l’ai reprise. D’une strophe à l’autre, elle est devenue le fil d’Ariane d’un récit imaginaire qui se déroule au début du xixe siècle en Bretagne : le blocus continental cerne nos ports et toute activité de commerce par la mer est anéantie, d’où l’arrêt de la construction navale et la fermeture des arsenaux ; la conscription emporte les hommes ou en fait des réfractaires et des « déserteurs » persuadés de leur bon droit – traité de 1532 – ; les emblavements en céréales diminuent faute de bras pour travailler la terre et la lande avance ; un tiers de la population bretonne mendie, entièrement à charge des deux autres tiers.
    Ce roman se déroule dans cette rupture douloureuse, entre l’autonomie de la province tournée vers le commerce de la mer – dont le rapport était très mal réparti dans la société mais donnait du travail –, et son rattachement unilatéral au centralisme continental parisien. Le système féodal ne convenait plus à la Bretagne. Elle fut la première des provinces à demander des réformes et des droits pour le tiers état tout en émettant des réserves expresses dans ses cahiers de doléances, telles « qu’aucune délibération des états généraux ne pourra porter atteinte aux droits, franchises et immunités de la province de Bretagne et en général à aucune condition de notre contrat d’union avec la France ». (Extrait du cahier de Clohars-Carnoët, 29 mars 1789.)
    Lors de cette révolution, nous avons gagné le principe de droits individuels et ce fut une immense avancée… Mais ce ne fut pas avec effet immédiat, loin s’en faut, comme voudrait nous le faire accroire l’histoire officielle. De plus, ni le traité avec la France – traité d’État à État –, ni les cahiers de doléances n’ont été respectés. Nous avons perdu nos droits collectifs de peuple historique, et depuis bientôt 70 ans, l’État sans égard a coupé notre territoire en deux. Il réprime nos langues et nos cultures, nous refuse l’autonomie administrative et économique.
    Mais l’Histoire ne se fige jamais, elle avance… Elle est aussi amour et poésie. Elle fleure bon la vigueur universelle des peuples et la force vive des mots qui traversent les siècles, la fougue de la liberté debout qui réclame ses droits, et le cri du cœur : Tinaig !



  • Extrait
    — Et moi, quand je serai grand, je serai potier, comme papa !
    — Tu sais dessiner ?
    — Un peu ! Mon père m’apprend ! Je regarde comment il fait et je fais pareil !
    — En vrai ?
    — Sûr ! Des fois, il me tourne une petite assiette et c’est moi qui la décore.
    — T’en as déjà tourné, toi, des assiettes ?
    — J’ai essayé, mais elles n’étaient pas belles. Mon père m’a dit que ça viendrait !
    — T’as de la chance ! Moi aussi, je voudrais bien essayer !
    — C’est pas les filles qui font de la poterie ! C’est trop difficile !
    — Y en a bien qui aident ! Je peux bien y arriver, moi aussi !
    — Non, tu peux pas, parce que les filles, elles savent pas !
    — Mais je peux bien apprendre !
    — Les filles, ça fait les enfants, ça apprend à faire la cuisine et à tenir un ménage. La poterie, tu ne sauras jamais, parce que t’es qu’une fille !
    — … ??
    — Pierre, dépêche-toi, tu n’entends donc pas la petite cloche ?
    — J’y vais, père ! À midi !
    Il dégringola la ruelle qui menait chez le maître d’école, près de l’église. Restée sur les marches de la maison, Isabeau le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu derrière les maisonnettes aux toits de tuile rouge presque plats. Le soleil, déjà matinal en cette saison, montait dans un ciel d’azur, pur comme l’insouciance des enfants. À quelques pas d’elle, entre ombre et lumière, le potier l’observait, un léger sourire au coin des lèvres. Il avait installé son tour sur le seuil de son atelier, mais restait prêt à s’abriter dans la fraîcheur de la pénombre, dès que la chaleur deviendrait excessive.
    — Tu aimerais mieux être un garçon ?
    — Pourquoi les filles, elles vont pas à l’école comme les garçons ? Il paraît qu’au prieuré les filles de mon âge apprennent à lire ! Et même à écrire !
    — Oh ! et même avant dix ans ! Tu voudrais, toi ?
    Elle descendit l’escalier, l’air boudeur, et s’approcha, les mains dans le dos et le regard au sol, vers l’artisan à l’œil curieux.
    — Mon père veut pas ! Il dit que c’est trop cher !
    Sans répondre, le potier saisit un long bâton, l’engagea dans une encoche du large volant inférieur et, d’un coup sec et puissant, lança son tour. Reposant son bâton, il trempa ses mains dans un petit bassin d’eau trouble, et les appliqua autour de la motte d’argile qui trônait au centre du plateau. Entretenant du pied droit le mouvement rotatif régulier de son tour, il étranglait la motte informe qui grandissait, débordait de ses mains, s’élevait en s’amincissant.
    Bouche bée, Isabeau admirait cette terre inerte, grasse, sauvage, qui commençait à être dressée, domestiquée par la volonté tranquille de l’artisan. Puis, prenant dans un vase une poignée de terre brune, elle entreprit de la mouiller, et commença à la pétrir pour lui donner la forme d’une petite écuelle.
    — Dis, maître Bousquet, tu pourras me la faire cuire en cachette ?
    — En cachette ? Et de qui ?
    — Ben, de Pierrot, pardi ! Mais faudrait que tu m’aides à la décorer, parce que je sais pas écrire.
    — Il n’y a pas besoin de savoir écrire pour la décorer ! Tu sais dessiner par terre, avec le bout du bâton ? Ce n’est pas plus difficile !
    — Ben oui, mais moi, j’ai besoin d’écrire sur mon écuelle !
    — Tiens donc ! Et que veux-tu écrire ?
    Elle piqua du nez et rougit. N’obtenant pas de réponse, Jean-Baptiste releva la tête et, plissant les yeux, scruta le visage de la petite pour croiser son regard. Puis, levant les bras au ciel tout en reposant ses deux pieds au sol, il laissa doucement mourir le mouvement de son tour. Plongée dans son mutisme, Isabeau se rendit bien compte de tout ce manège ; elle aurait pu s’enfuir de honte et elle attendait : elle attendait, en toute simplicité, un mot de bienveillance, une main tendue, le signe d’une complicité. Elle aurait aimé, tout à la fois, garder le secret de son affection pour Pierre et le partager avec un confident, un conseiller même



  • Extrait
    Au château de Quimper, en grand deuil, en grande tristesse, vivait Gradlon, roi de Cornouaille. Tout le long du jour, au fond de sa chambre, loin de la lumière, il demeurait sur son lit, ne parlant que pour quérir à boire des serviteurs ; et, s’il ne buvait point, à l’ordinaire il dormait.
    Ses meilleurs hommes en étaient marris ; ils souffraient et murmuraient, et parfois doucement le prenaient à partie :
    — Seigneur, douleur et honte vous nous donnez. Nul ne vous voit plus partant, en belle cavalcade, pour la guerre ou la chasse. Or qui, mieux que vous, sait tirer de l’arc ou manœuvrer l’épée ? Qui sait mieux servir le sanglier ou lever la trace du cerf ? Las ! les gens de Léon qui nous sont sujets disent tout bas que le glaive de Cornouaille est en main débile ; et ceux de Vennes1 qui nous sont rivaux le disent hautement. Et vous saurez aussi, seigneur, qu’au pays des Gallois on prétend ceci : le moment serait bon pour prendre la belle ville de Quimper. À ces propos le cœur nous bat de colère, le sang nous monte au visage. Seigneur, n’êtes-vous pas d’avis que soient châtiés les mauvais parleurs ?
    Mais Gradlon, sans répondre un mot, hélait l’échanson, lui tendait son gobelet d’or.
    — Seigneur, poursuivaient les comtes s’échauffant, s’il ne vous convient de batailler et de conduire votre chasse, mandez à l’un de nous, par faveur, d’être en votre place ; qu’il soit votre homme et notre chef et, comme à vous, chacun lui sera fidèle. Mais rien ne vaut de laisser au fourreau l’épée, et le coursier au pâturage. Épée rouille, cheval engraisse : plus ne sont bons à la guerre.
    — Mes fils, disait alors Gradlon, de me laisser en paix je vous prie ; combats ni chasses ne m’agréent à cette heure. Et si l’un de vous se veut mettre en ma place, qu’il le tente ; alors il connaîtra si la Cornouaille est en main débile.
    Et, s’ils insistaient, il les menaçait de mort ; car il était, dans l’ivresse, colère et d’humeur noire.
    Défaits en cela, les comtes firent venir d’Aquitaine des jongleurs habiles à réciter lais et chansons, des bateleurs, danseurs de corde, mimes, grimaciers et montreurs d’animaux.
    — Sire, dirent-ils, nous vous tirerons de votre chagrin ; voyez ces jeux et divertissements, écoutez ces beaux poèmes, ils dispersent l’ennui comme le soleil les nuages.
    Et jongleurs, bateleurs, mimes et grimaciers s’efforçaient de leur mieux, et nul ne les pouvait écouter sans être ému de leurs douces chansons, ni les regarder sans rire à plein gosier de leurs bons tours.
    Gradlon seul se détournait d’eux et, au lieu d’argent, de chevaux de main, de beaux orfrois2 qu’ils recevaient ailleurs, il les renvoyait durement, honnis, bâtonnés, heureux d’éviter la hart3 qu’il leur promettait pour présent de bon accueil.
    Si le roi de Cornouaille ainsi repoussait amis et plaisirs, c’était pour la douleur dont son âme et son corps souffraient sans repos. Certains jours, les murs du palais tremblaient aux hurlements de sa voix, pareils à ceux que les bêtes sauvages en amour font entendre dans les forêts ; il frappait de la tête et du poing les cloisons, brisait les meubles autour de lui, jetait dans le silence de la nuit d’horribles clameurs. Tous alors fuyaient sa folie et se cachaient par grande crainte.
    Et les choses allaient de la sorte depuis qu’était morte la reine Malgven.
    En ces moments, il n’était qu’un homme capable d’apaiser le roi Gradlon, de calmer sa terrible furie. C’était un barde aux cheveux blancs, à la barbe blanche, vénéré pour sa science et la majesté de ses chants ; il harpait de telle manière, il chantait avec de tels accents qu’on ne pouvait l’ouïr jamais sans ressentir un émoi profond, sans pleurer doucement s’il le voulait en ses mélodies, sans éprouver grand courage et réconfort s’il narrait hauts faits et prouesses. Gradlon le tenait en amitié, souvent l’envoyait quérir, l’implorait pour qu’il dît le lai de ses amours.
    Or ce lai était tel que voici, et le vieux barde le récitait d’une puissante voix ; cependant ses doigts glissaient sur la harpe à deux cordes, l’une grave, l’autre mordante, sur la harpe de bois sombre aux lames d’or :
    « Le roi Gradlon s’apprête à guerroyer, — loin dans le Nord ; tel est son dur métier. — Là sont cités, châteaux, moutiers4 et bourgs, — bien défendus de remparts et de tours. — Là sont aussi greniers et beaux trésors. — Gloire et butin veulent dangers et mort.
    « Dur est le vent, large l’Océan vert, — long le chemin jusqu’aux pays d’hiver. — Partout écueils, naufrages et tempêtes. — Au marinier tout est disette et peine. — Combien partis n’ont pas revu leur terre, — sont endormis au tombeau de la mer.
    « Gradlon le roi a requis tous ses gens — de l’assister par bataille et argent, — gréé sa nef et sa voile éployé, – pris son bon glaive et son haubert5 maillé ; — quitté le port aux beaux jours francs d’orage. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. »
    Ainsi déclamait le vieux barde, et Gradlon revoyait le ciel gris du Nord, les matins sans rire ni soleil ; il se souvenait des journées de mer rudes et joyeuses, et de l’ennui qui vient par les temps froids et calmes, quand la voile tombe, quand le marin en grand déconfort grelotte au fond de la nef.
    Le chanteur disait ces soucis et ces luttes ; et il rappelait les rivages fugitifs, les cités lointaines dans la brume apparues, aussitôt effacées.
    « Aux bords d’un fiord il est un burg6 très vieux, — clos de remparts, plein de donjons fameux. — Sur le rocher sa muraille est assise ; — la mer violente à sa grève se brise. — En ses logis sont biens de toutes sortes ; — deux mille preux en défendent les portes.
    « Là vint Gradlon contre vents et orages. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. — Il vit la grève et le burg bien enclos, — et le rocher où se brisent les flots. — Lors, souriant d’aise et de bon espoir : —“Amis, dit-il, nous le prendrons ce soir.”
    « Point ne le prit par ruse ni par force. — Hauts sont les murs et solides les portes. — Deux mois durant il le presse et l’assiège. — Entour les monts ont leur habit de neige. — Quand vint l’hiver murmuraient les barons — “Quelle folie ! Las ! Nous tous y mourrons.” »
    Mais Gradlon n’écoutait plus ; les yeux fermés, il revoyait le burg inaccessible planté dans la roche, au pied des monts neigeux, et sur la grève, serrées, blanches et frêles, les tentes cornouaillaises. Et il entendait la voix de ses hommes :
    — Gradlon, démence n’est pas vertu. Combien de tombes déjà sur cette grève ! Voici la mauvaise saison. Ne t’obstine point. De froid et d’ennui veux-tu nous faire périr ? Retournons en Cornouaille ; l’hiver est doux, le vin nouveau emplit les celliers, et nos épouses tristement regardent si la mer ne rendra point bientôt nos voiles blanches.
    Mais il les gourmandait, les appelant couards et parjures. Alors, dès que le vent souffla vers le sud, ils poussèrent à l’eau les navires :
    — Embarque, roi Gradlon, la brise nous sert.
    — Je ne partirai point que je n’aie pris le burg, tué son prince, conquis son trésor.
    — Le prendras-tu seul, roi Gradlon ?
    — Seul je le prendrai, si seul je reste.
    — Que Dieu et les saints te gardent !
    Ils rirent hautement, sautèrent à bord ; et bientôt ils s’éloignèrent grâce au vent prompt. Et Gradlon, sur le sable laissé, sans un compagnon, écoutait parler son cœur disant : « Demeure ; mille épées ne font pas un bras, mille poltrons ne font pas un vaillant. »



  • Extrait
    Lorsque, au soir de la Passion, Notre-Seigneur s’avança jusqu’au seuil des Enfers pour en arracher Adam et Ève, et avec eux la multitude des justes qu’il avait rachetés de Son sang, l’Ennemi demeura tout d’abord muet de surprise et d’épouvante ; puis le déchaînement de sa rage ébranla les abîmes.
    Ainsi les prophètes avaient dit vrai… Leurs promesses et leurs menaces se réalisaient. Les conséquences incalculables de la Rédemption apparurent au démon ; il pressentit dans un éclair le triomphe de Celui qui s’était fait homme pour le rachat des hommes : désormais l’eau du baptême laverait les descendants du premier couple de toute souillure ancienne et le signe du pardon leur rendrait, après chacune de leurs rechutes, l’amitié de leur Créateur.
    /> Punition suprême de l’orgueil, non seulement Lucifer voyait sa vengeance lui échapper mais il risquait encore de perdre jusqu’au prestige qui entourait son nom.
    Là où la force avait échoué, la ruse aurait-elle de meilleures chances ? La duplicité de sa nature inspira au prince de la nuit le plus sacrilège des artifices. Dieu s’était incarné. Afin de lutter contre le Fils de l’Homme, pourquoi le mauvais ange n’emprunterait-il pas, lui aussi, une apparence humaine ? Qui se méfierait d’un enfant ? Qui soupçonnerait un enfant d’être l’émissaire des ténèbres ? Qui s’aviserait de redouter ses entreprises ? Et quelle victoire sur le Fils de la Vierge si jamais cette créature née de la plus incroyable des impostures parvenait à séduire, pour les détourner du Salut, les âmes rachetées par l’Autre !
    Cependant le Seigneur (que Sa bonté soit louée !) ne pouvait permettre à l’Ennemi d’aller aussi loin dans le mal sans consacrer son règne. L’enfant dont il avait rêvé naîtra, mais il ne lui ressemblera pas entièrement. Démon par l’intelligence, il se révélera comme le plus vulnérable des hommes par le cœur, et cette faiblesse même le sauvera. Fils d’un ange déchu et d’une femme, sa double hérédité le condamnera à une perpétuelle inquiétude : sollicité tour à tour par le bien et par le mal, par le Ciel et par l’Enfer, l’attirance de la lumière l’emportera en définitive, dans son âme, sur les prestiges des ténèbres.
    Devenu le conseiller du roi Arthur et de ses chevaliers dans leur recherche du vrai Royaume, c’est lui qui leur révélera l’existence du Graal ; c’est à la suite de ses instances qu’ils se mettront en quête du Précieux Sang et c’est grâce à son aide prestigieuse qu’ils réussiront dans leur entreprise.
    Ici commence l’histoire de leurs aventures. Puisse l’Esprit saint m’inspirer un récit fidèle de leurs fautes et de leurs repentirs, de leurs angoisses et de leurs joies.



  • Extrait
    Ainsi Galaad prit-il le commandement de la Quête célestielle… Il éprouvait, toutefois, un sentiment trop vif de son propre néant pour s’enivrer d’une telle élévation.
    Rien, dans sa vie passée, ne justifiait ce titre de Meilleur Chevalier du monde que ses pairs s’étaient plu à lui décerner sur la foi des prodiges qui avaient accompagné sa venue à la cour d’Arthur.
    Ses dons n’étaient encore que fleurs et promesses. Et, d’ailleurs, en admettant qu’il eût déjà acquis quelques-uns de ces mérites personnels qui fondent la réputation d’un homme aux yeux de ses semblables, de quel droit s’en fût-il glorifié ?
    Vit-on jamais la flamme se glorifier de son éclat, de sa chaleur, de son redoutable pouvoir ? Selon le plan de Dieu, elle doit rayonner et brûler. Elle rayonne et elle brûle.
    Nulle image ne saurait illustrer d’une manière plus juste le comportement de Galaad.
    En retour de cette humble soumission de cœur et d’esprit, le Haut Maître en personne se tiendrait sans cesse aux côtés de l’adolescent prédestiné. Et Il lui prêterait Sa force.
    Les uns après les autres, les derniers compagnons de route de Galaad viennent de l’abandonner pour s’éloigner dans des directions différentes. En s’engageant à mener séparément leur quête, ils croyaient s’être condamnés, du même coup, à une éprouvante solitude. En fait, les caprices de l’aventure leur donneront maintes fois l’occasion de se retrouver à quelque croisée de chemins.
    Certains ne se quitteront plus. En agissant ainsi sans nécessité impérieuse, ils commettront une faute grave. Cependant, les épreuves, les revers, les maux de toutes sortes qui accableront les autres participants de la quête du Graal seront, le plus souvent, provoqués par leur incorrigible orgueil.
    Il y avait maintenant quatre jours francs que Galaad s’était engagé dans la voie célestielle. Durant ces quatre jours, il n’avait pas rencontré âme qui vive. À la fin du quatrième jour, la Providence le conduisit, vers l’heure de vêpres, devant les murs d’enceinte d’une abbaye.
    Pensant avoir affaire à quelque voyageur égaré en peine d’un gîte pour la nuit, le frère portier lui fit signe d’entrer dans la cour. Tout d’abord, ainsi qu’il se doit, l’homme de Dieu s’occupa de la monture, puis il introduisit le cavalier dans la salle réservée aux hôtes de passage. Enfin il s’offrit à le désarmer.
    Galaad, heureux de rencontrer un accueil aussi cordial, se laissait déjà enlever heaume et cotte de mailles, quand se présenta, sur le seuil de la porte, un fervestu que l’adolescent reconnut au premier coup d’œil comme étant l’un des compagnons de la Quête : messire Yvain le Vieux.
    Après l’avoir salué avec la joie que l’on devine, Galaad s’informa des raisons de sa présence en cette abbaye.
    « Ah ! cher sire, lui répondit Yvain, notre quête a commencé bien tristement. Vous en jugerez par vous-même. Suivez-moi ! »
    Dans une cellule toute proche, un homme gisait sur un grabat. Sa lance et son écu étaient appuyés au mur. Auprès de sa couche se voyait une cotte d’armes souillée de sang sur laquelle, cependant, on pouvait encore deviner l’image d’une tourterelle. Cet homme, qui avait si longtemps passé pour l’un des plus fiers et des plus indépendants des vassaux d’Arthur, n’était autre que le roi Baudremagu de Gorre. De son orgueil ancien il ne restait plus trace.
    On pouvait l’entendre geindre plaintivement.
    « Que vous est-il arrivé, beau doux frère ? demanda Galaad, en se penchant avec sollicitude sur la couche du blessé.
    — Cher sire, répondit le roi Baudremagu, d’une voix faible, à en croire les moines de cette abbaye, l’écu destiné de toute éternité au Meilleur Chevalier du monde se trouvait dans leur chapelle.
    « Mes hôtes m’avaient bien prévenu que, hormis le champion célestiel à qui le bouclier devait échoir, au jour marqué par Dieu, nul ne l’emprunterait sans être navré ou tué. Ah ! pourquoi refusai-je de les croire ?… Ayant décroché cet écu par défi, je le mis à mon cou. Hélas ! j’étais à peine sorti des murs d’enceinte de l’abbaye qu’un chevalier aux armes couleur de neige m’assaillit et, tout aussitôt, me reprit de vive force le bouclier volé.
    « L’état où vous me voyez prouve, à l’évidence, la véracité de mes dires.
    « Si pénible que me soit cette humiliation, ajouta-t-il en essayant d’affermir sa voix, je dois vous répéter mot pour mot les paroles que le champion célestiel daigna m’adresser alors que j’étais encore étendu à ses pieds, plus qu’à demi mort :
    « “Sire chevalier, comment avez-vous pu être assez fou pour tenter pareille aventure, tout couvert de péchés comme vous l’êtes. Seul le Meilleur Chevalier du monde doit un jour porter le bouclier que vous avez frauduleusement ravi. Retournez d’où vous venez. Quand Galaad, le champion aux armes de flammes, vous aura rejoint, vous lui indiquerez le lieu où gît l’écu. Qu’il le passe à son cou. Aucun mal ne saurait lui en advenir, car il est sien de toute éternité par la volonté du Haut Maître.
    « “Je l’attendrai sur cette même lande.”
    « Les moines, conclut le roi Baudremagu, me soignent ici de leur mieux avec le secours de messire Yvain dont la voie a croisé providentiellement la mienne. Mais pourrai-je me remettre jamais de mes blessures ? rien n’est moins certain. Dans tous les cas, pour moi, la Quête est terminée. »
    Hélas ! non, la quête du roi Baudremagu de Gorre ne s’achèvera pas en cette abbaye. Il guérira. Mais il ne guérira que pour connaître la plus lamentable des fins. Quant à monseigneur Yvain, son ami…
    Ne révélons pas, cependant, ce qui ne doit être su que plus tard.



  • Le sonneur des halles

    Daniel Cario

    Extrait
    En cette fin d’hiver 1876, les eaux de l’Ellé étaient grosses et se bousculaient inlassablement dans le dédale des rochers qui l’encombraient. Le bouillonnement sourd et régulier parvenait jusqu’au champ d’Iffig Lharidon. L’homme pesait de tout son poids sur les mancherons de la charrue. Dans l’air froid, le cheval fumait de sueur. Ses jarrets musculeux poussaient en cadence sur le sol jonché de fumier, déhanchant sa croupe luisante qui se contractait d’un bord puis de l’autre, sous le balancement de la queue nattée. Mieux aiguisé par le frottement que par une meule, le soc fendait la terre et la renversait en un contrefort parfaitement droit. Dans le sillon frais, une grive voletait, chapardant les tronçons de vers tranchés par la lame. L’oiseau semblait n’avoir aucune crainte ni de l’homme ni du cheval. Iffig clappa deux coups secs de la langue contre ses dents du haut.
    « Alors, ma belle, on se régale ? Si tu ne fais pas plus attention, tu vas finir par te faire couper le bout du bec… »
    Curieusement, la grive se figea et le regarda de ses petits yeux ronds, en hochant comiquement la tête sur le côté, comme si elle comprenait. Depuis deux ans maintenant, c’était la même ; Iffig la reconnaissait à coup sûr dans toutes les volées qui venaient s’abattre sur les champs en labour : son aile gauche avait été cassée et pendait un peu sur le côté ; sans doute un gamin avec son lance-pierres. Quand il prenait son envol, l’oiseau déviait toujours et tardait à trouver le rythme. Ses congénères voletaient à distance, semblant lui accorder le privilège de picorer la première les lombrics mutilés qui se tortillaient dans la terre fraîche.
    Arrivé au bout du sillon, Lharidon poussa un « Ho ! » sonore et amical. Farser s’arrêta docilement et secoua les naseaux en renâclant, attendant que son compagnon ait relevé le soc de la charrue. Le paysan s’essuya le front de son grand mouchoir à carreaux, du côté où il ne s’était pas mouché. Là-bas, tout en haut, une cloche sonna. Il jeta un œil vers la colline. À travers les arbres enracinés dans les fentes des rochers, on pouvait distinguer le toit de l’oratoire Saint-Michel, accroché au-dessus du vide. Celui qui tirait la corde du campanile carré, planté sur le haut du plateau, était un bon ; il avait ce coup de poignet qui savait casser le balancement pour faire cogner le battant des deux côtés. À leur tour, les non-initiés s’y essayaient ; suant et ahanant, ils branlaient la lourde masse d’airain à s’en décoller les pieds du sol, mais ils n’en tiraient qu’un seul coup. Alors, le maître leur remontrait, d’une seule main, avec une facilité déconcertante et un sourire malin au coin des lèvres. Le carillon régulier coulait dans la vallée, s’égrenait de l’à-pic dans une excavation duquel était nichée la chapelle Sainte-Barbe.
    L’attelage fit demi-tour et la lame replongea dans le sol plus facilement qu’un couteau dans une motte de beurre. Un nouveau vallonnement de terre noire versa sur le flanc découpé, aussi régulier que le précédent. Encore une bonne douzaine d’aller et retour et ce serait fini pour ce champ. Décidément, ces nouvelles charrues Dombasle, c’était autre chose que les anciens araires en bois où il fallait se défoncer les reins pour tracer une misérable rigole. À ce train-là, il finirait avant la nuit et il aurait le temps de rentrer les vaches pour les traire, de donner à manger aux poules et à Napoléon, le cochon. Habituellement, la tâche en incombait à Francine, mais ces derniers temps elle ne pouvait plus s’en charger. Non pas qu’elle soit fainéante, mais…
    Iffig entendit alors qu’on le hélait, du haut du chemin, et il sut tout de suite pourquoi on venait le chercher. Il fallait rentrer, et vite. Dans la voix qui se rapprochait, il reconnut celle de ce grand escogriffe de Bernez, l’aîné des Coutillon, la ferme voisine. Quand le jeune garçon sauta le talus pour gagner du temps, Iffig avait déjà dételé la charrue et tirait son cheval vers la sortie.
    « Il faut te presser, Iffig ! à ce qu’on m’a dit, ça devrait pas tarder !
    — On y va, on y va. Est-ce qu’au moins on a envoyé prévenir la mère Ficelle ?
    — J’y suis allé avant de venir, et, à cette heure, elle doit pas être loin d’arriver. »
    La mère Ficelle était l’accoucheuse attitrée des hameaux nichés le long de la rivière. Pour ceux d’en haut officiait une autre matrone. Celle du bas devait son surnom au bout de ficelle qui remplaçait toujours le ruban de son tablier et serrait en même temps la taille de sa blouse. Cela tenait mieux, disait-elle, et on n’avait pas besoin de renouer à tout bout de champ. Lharidon atteignait les trente ans et allait connaître sa première paternité. Quand il confia les rênes de Farser à Bernez, il en était plus angoissé que fier. Il faut dire que l’animal portait bien son nom de farceur : placide le plus souvent, il se permettait quelque blague quand l’occasion se présentait.
    « Tu le ramènes et tu fais bien attention ! » recommanda-t-il au jeune garçon qui avait bientôt treize ans, mais pas la vivacité que l’on peut espérer à cet âge-là, loin s’en faut.
    Déjà, Iffig était parti, sans prendre le temps de choquer ses sabots comme on le fait d’habitude pour les débarrasser de la gangue collée aux semelles. Il longea la rivière, blanche d’écume et si odorante des menthes sauvages qui se baignaient dans le flot tourmenté. Il fallait remonter jusqu’au moulin et emprunter par-derrière un raidillon de chemin juste assez large pour la charrette. Son pied se tordit dans une des ornières boueuses. Il jura et claudiqua pendant quelques mètres, en jetant un œil vers la chapelle pour s’excuser aussitôt : ce n’était pas le moment de se mettre la sainte patronne à dos.



  • Extrait
    En cette année de 1944, les mois noirs commen- cèrent pour moi avec quinze jours d’avance. En langue bretonne, on désigne novembre et décembre du nom de mizioù du, c’est-à-dire les mois noirs, non pas parce qu’ils débutent par les fêtes de la Toussaint et par le jour des Morts mais parce que, à cette époque, soufflent les vents de galerne qui roulent au-dessus des terres les nuages sombres d’avant l’hiver, obscurcissent la nature et rabougrissent les âmes.
    Cette année-là donc, le 15 octobre, je rentrais en pension et prenais aussitôt le deuil, un deuil qui allait durer bien plus longtemps que ces mois de désespérance.
    La rentrée mettait fin à ces vacances somptueuses et folles que je venais de vivre et où j’avais assisté à l’arrivée des colonnes blindées américaines qui avaient libéré nos campagnes. Avec cette délivrance des troupes alliées, venait aussi de s’achever la guerre, tout au moins pour notre pays. Ainsi se terminait dans la liesse d’un été lumineux une période de cinq années noires comme ces mois où j’allais entrer, mais années si fascinantes qu’elles devaient s’imprimer à jamais dans la mémoire de tous comme une période inoubliable et peut-être heureuse. Pour beaucoup, malgré tous les drames, ces temps resteraient gravés comme une histoire d’épouvante, riche de frissons mais dont la fin reste merveilleuse. Pour tous s’achevaient donc les grandes vacances de la guerre et, pour moi, les années d’enfance.
    Aussi, lorsque l’auto me conduisait vers le collège, j’avais mille difficultés à contenir mes larmes. Je regardais défiler la route et tournais la tête pour ne pas laisser voir mes yeux qui s’humidifiaient par vagues. Pour reprendre courage, je glissais furtivement ma main dans celle de ma mère assise à mes côtés sur la banquette arrière, cette main maternelle qui m’avait tant serré et qu’en grandissant j’avais peu à peu abandonnée pour prendre mon indépendance.
    Nous approchions. Le trajet ne durait qu’une demi-heure et déjà nous apercevions les flèches des clochers qui pointaient vers l’horizon et signalaient la ville. Un cousin qui venait de remettre en état de marche son auto en pénitence dans une remise pendant les années de guerre s’était proposé de nous conduire et de transporter la malle calée au fond du coffre. Ah ! ces malles de collège ! Depuis ma plus jeune enfance, j’avais assisté à leur ballet qui rythmait le cycle des années de pension. Quand les malles apparaissaient, une année se terminait. Elles se reposaient dans le grenier durant les vacances d’où elles descendaient à l’approche de la rentrée nouvelle pour aussitôt repartir. Avec elles, la maison se remplissait de ses enfants, avec elles, elle se vidait. À mon tour, je venais d’hériter d’une malle de bois et de toile épaisse. Elle aussi, pendant sept années, me suivrait tout au long de mes allées et venues ou, pour mieux dire, de mes cafards et de mes joies.
    L’auto s’arrêta devant les grilles du collège et l’étau qui oppressait depuis des jours ma poitrine se referma subitement. Je ne pouvais plus reculer. Pris au piège, j’étais prisonnier. Cependant la façade en U de l’imposante bâtisse semblait m’ouvrir les bras. Mais ni l’harmonie austère de la construction de granit et d’ardoises, patinée par les ans et les tempêtes, ni le jardin encore piqué de fleurs qui s’étalait à ses pieds, ni même, dressée sur l’autre versant de la rue, la flèche du clocher du Kreisker, joyau de l’architecture bretonne, rien de tout cela ne trouvait grâce à mes yeux. Rien, en cet instant, ne pouvait m’attendrir. En effet cette façade masquait, je le devinais, des lieux qui prenaient déjà des allures de prison ; ce jardin trop figé et rigide ne souffrait nulle comparaison avec l’originalité de celui de ma mère fleuri de campanules. Quant au clocher chanté par les poètes, je lui trouvais déjà une allure de sentinelle veillant sur mes malheurs.
    La malle prit la direction de la lingerie où les vêtements devaient être rangés dans un casier personnel numéroté. J’avais hérité du numéro 410 qui me désignerait pendant sept ans. Ma mère avait cousu, les jours précédant la rentrée, ce chiffre sur chacune des pièces de mon trousseau. Comme elle n’avait pu se procurer ce numéro dans les merceries dégarnies par la guerre, elle avait dû se résoudre à coudre en deux temps un numéro 4 suivi d’un numéro 10.
    La lingère, une religieuse, régnait sur ces lieux. De ma vie, je n’en avais jamais approché. Celle-ci tout de blanc vêtue glissait, légère et silencieuse, sur le plancher ciré de son domaine. Sa présence n’était signalée que par le bruit sec d’un sac de noix qu’on roule, que faisait son chapelet pendu à la ceinture, à chacun de ses pas. Elle répondit par un sourire au salut de ma mère tandis que, tout gauche et emprunté, je ne sus quoi bredouiller à ses mots de bienvenue.



  • Extrait
    L’exotisme est le quotidien
    Quiconque musarde en Bretagne croisera tôt ou tard un panneau indiquant d’étranges directions comme celle de « La Roche aux Fées » vers Essé, « La Maison des Fées » près de Tressé, « La Pierre des Fées » à Locmariaquer, sans parler des « Buttes aux fées » et autres « montagnes aux fées » parsemant çà et là landes et forêts.
    À l’évidence, les dolmens, les allées couvertes et les grottes sont des demeures très prisées des fées.
    Ainsi qu’en témoignent les multiples « fauteuils », « baignoires » et autres « reposoirs », les Margots (nom donné aux fées dans les Côtes-d’Armor) ne détestent pas se caler confortablement dans les anfractuosités de rochers dont les formes invitent à la paresse, surtout lorsqu’ils sont à proximité d’un étang. Le plus fameux d’entre eux est sans nul doute le « Miroir aux Fées » en forêt de Brocéliande, car c’était le domaine de la redoutable Morgane, la rivale de Viviane, la célèbre « Dame du lac » qui règne sur les ondes du grand étang qui baigne le château de Comper.
    Mais les morgans, ou encore les mary-morgans – pour reprendre les vocables qui désignent en Bretagne les créatures aquatiques, telles les nymphes, les sirènes ou les ondines –, n’affectionnent pas seulement les eaux stagnantes ou sombres des lacs.
    Beaucoup d’entre elles ont élu domicile dans des ruisseaux, des rivières ou des sources. Là encore, notre géographie atteste leur présence et on ne compte plus les fontaines sur lesquelles elles veillent ou dont l’origine leur est due. Il n’est donc pas étonnant de relever que nos histoires évoquent cet état de choses. Celle intitulée « La Fontaine de Baranton », bien sûr, mais également « La Houle de la Teignouse » et « La Fée de Créhen », qui mettent en scène des créatures résidant dans des fontaines ou des lavoirs ; des êtres qui ont le nom de Gwrac’h dans le Trégor ou de Groac’h dans le Léon, telle celle de l’île du Lok, qui vit dans le lac qui se trouve en son centre.
    Compte tenu de l’étendue de notre littoral, c’est dans les multiples grottes qui jalonnent ces falaises, parfois abruptes, que logent la plupart de nos fées. Ces cavernes, qui peuvent atteindre des proportions monumentales, comme celles taillées dans les hautes parois du cap Fréhel, sont appelées « houles » sur le rivage des Côtes-d’Armor et quelquefois « goules », par exemple à l’ouest de Dinard.
    C’est donc des habitantes des excavations marines du Chêlin, du Châtelet, du Grouin, de la Corbière… qu’il est question dans les contes qui se déroulent sur cette côte dont le pittoresque attire de nombreux visiteurs.
    Deux univers sont décrits dans ces récits : le rural et le maritime. Dans l’un et l’autre cas, nous sommes conviés à observer des scènes de la vie quotidienne de personnages mis en situation.
    À la campagne, nous sommes témoins de la peine des paysans, dont les bêtes sont parfois victimes de sortilèges, comme dans « La Houle du Grouin », de celle de laboureurs qui, tels ceux de « La Houle de Saint-Michel », « avaient bien du mal à manger du pain », ou encore de celle de petits pâtres ou d’orphelins dont les désirs se bornent à « avoir seulement de quoi acheter une petite vache et un pourceau maigre » (« La Groac’h de l’île du Lok »).
    Nous croisons également des bûcherons, des rémouleurs, des sabotiers et même des « vagabonds sans feu ni lieu » (« La Fontaine de Baranton »). En un mot, nous sommes confrontés à ce peuple des campagnes tel que les historiens nous le brossaient il n’y a pas si longtemps encore et dont l’existence ne semble guère réjouissante. C’est d’ailleurs pour cela, parce que la misère n’est jamais très loin, que bon nombre des héros de nos histoires aspirent à quitter leur village, « à partir pour chercher fortune », tel le petit Houarn Pogamm que l’on voit dans « La Groac’h de l’île du Lok », ou Yves dans « Les Enfants de la Croix-Ruduno ».
    Au bord de la mer la vie ne semble pas non plus facile. « L’Enfant qui va chercher des remèdes » narre les aventures de trois frères dont la mère malade « n’avait point d’argent pour payer le médecin et acheter des remèdes », et dans « La Sirène » nous assistons aux ultimes recommandations qu’« un pauvre pêcheur malade » donne à ses enfants avant de mourir.
    Là encore, ces récits nous invitent à découvrir les occupations journalières des ostréiculteurs ou des pêcheurs de homards dont les casiers sont parfois visités par de singulières créatures, comme dans « Les Fées de Lûla », celles des ramasseurs de coquillages et celles des marins, des armateurs, de tous ces corps de métier qui préparent les bâtiments pour « la grande pêche » qui menaient des centaines de matelots de la région traquer la morue dans les parages de Terre-Neuve ou de Saint-Pierre-et-Miquelon. Si l’extrême rudesse des conditions d’existence des côtiers ne nous est pas cachée, l’environnement maritime nous est néanmoins brossé avec beaucoup plus de détails que celui du monde rural ou urbain. Sans doute cette différence de traitement provient-elle du fait que le décor du littoral se prête mieux à la description avec ses îles qui apparaissent ou disparaissent au gré de la brume, ces récifs que cache sans cesse la houle et qui guettent le pêcheur imprudent ou aventureux, ses criques, ses cavernes parfois peuplées d’étranges créatures.
    D’une façon générale ces récits ne nous entraînent pas bien loin des lieux où vivent leurs protagonistes. Et lorsqu’ils nous font quitter le rivage pour nous mener dans quelque île mystérieuse, celle-ci n’est pas à l’autre bout de la planète, quand bien même elle serait inaccessible au commun des mortels.



  • Extrait
    Au pays des lutins et des korrigans
    Lorsque l’on se promène en Bretagne, on ne manque pas de croiser les enseignes de commerces généralement des débits de boissons faisant référence aux korrigans et aux lutins. Si vos déambulations vous conduisent à faire halte devant la vitrine d’une librairie, vous aurez tôt fait de remarquer que ce petit bonhomme y est très présent, tant il apparaît dans de multiples bandes dessinées. Si vous poussez la porte d’une boutique de souvenirs, alors là ! ce sont des tribus entières de lutins qui attendent vos bras (et votre porte-monnaie). Manifestement ce personnage est très populaire en Bretagne. Mais qui est-il exactement ?
    La croyance en l’existence des lutins ou des korrigans (mot qui signifie « nains » en breton) est fort ancienne et est attestée au fil des siècles par d’illustres auteurs, comme l’évêque de Paris Guillaume d’Auvergne qui mentionne leur installation dans certaines écuries de la ville au début du xiiie siècle, par le mathématicien et astrologue du xvie siècle Jérôme Cardan, qui déclarait apprendre les secrets de la nature de l’une de ces créatures, ou encore par l’écrivain Anatole Le Braz qui décrit très précisément le lutin qui avait élu domicile dans la maison de ses parents au xixe siècle.
    Si ces êtres furent fréquemment considérés comme des esprits de la terre du fait de leur mode de vie souterrain, à cause de certaines de leurs activités ils furent aussi tenus pour des entités quelque peu démoniaques. Au tournant de l’an 1000, les documents qui relatent leurs méfaits s’accumulent et nous laissent un descriptif de semeurs de désordre, de voleurs, de causeurs de vacarme et de lanceurs d’objets, de pierres notamment.
    Dès la première grande enquête relative aux follets due à Gervais de Tilbury vers 1210, l’affaire est entendue : nous sommes en présence de créatures particulièrement malfaisantes et d’autant plus dangereuses qu’elles semblent insensibles à l’eau bénite et rebelles aux exorcismes. À la Renaissance, lorsque débuta la répression des présumés sorciers, les démonologues et de nombreux théologiens virent dans les lutins et les esprits frappeurs des démons, des acolytes du Malin. Mais il semble qu’il fut plus facile de brûler des sorciers supposés que de se défaire de ces petits êtres, car les archives recèlent quantité de documents qui rapportent les interventions de religieux pour tenter de les expulser de leur lieu de résidence, généralement en vain malgré l’élaboration d’exorcismes spéciaux, constamment enrichis au fil du temps.
    Ainsi, il est fait état de leurs agissements en 1615 dans un château du Dauphiné, en 1675 dans une maison et un couvent de Haute-Savoie, en 1680 dans un château en Picardie, en 1723 dans une maison du Perche…
    Mais, depuis longtemps, les autorités judiciaires avaient conclu qu’il ne serait pas facile de venir à bout de ces créatures et qu’il serait avisé de faire « contre mauvaise fortune bon cœur » puisqu’en 1595 un avis du parlement de Bordeaux déclarait nulle « les ventes de maisons reconnues habitées par de vindicatifs lutins ».
    Au xixe siècle, période qui voit le plein essor des enquêtes ethnographiques, c’est par centaines que se comptent les témoignages décrivant leurs faits et gestes, en particulier en Bretagne qui semble leur terre d’élection. « On croit encore fermement en Bretagne à l’existence des nains », écrivait alors le folkloriste René-François Le Men.
    Sur ce point, nos conteurs apportent leur contribution au débat : « Autrefois, les follikeds étaient nombreux dans l’île et presque chaque maison avait le sien…, voici ce que mon père m’a raconté et ce qui est arrivé dans notre île », peut-on lire au début des « Korrigans de Bréhat ». C’est également sur le ton du témoignage que sont livrés les événements exposés dans « Les Lutins de Rune-Riou » ou dans « Le Crieur de nuit », les narrateurs y ayant été personnellement mêlés dans l’un et l’autre cas. C’est aussi sur ce mode que se conclut « Blanche-Neige » : « Toute la ville était à les regarder, et moi comme les autres. »
    En terminant ainsi, la rapporteuse suggère que, si certains mettent en doute la véracité de ses affirmations, ils peuvent toujours interroger d’autres gens puisque « toute la ville » était présente. L’incrédulité n’est donc pas de mise, et cela est répété maintes fois, comme au début du « Fils des korrigans » : « Personne n’ignore en Bretagne que les korrigans ont pour souci de tourmenter les pauvres gens. »
    Dans un tel cadre, de nombreux récits se développent sur le registre de la chronique villageoise qui situe très précisément les lieux où ils se déroulent.
    Ainsi dans « Les Trois Jean de Brocéliande » nous apprenons que l’affaire se passe à Brignac, « une commune qui a le privilège de posséder en son sein la Terre sainte, constituée par les villages de la Ville Derée, Perqué et les Fougerêts », et dans « Teuz-ar-Pouliet » au « val Pinard, une coulée qui s’étend derrière la ville de Morlaix et où il y a beaucoup de jardins, de maisons, de bourgeois et de fabricants de fouaces »... Autant d’endroits connus de tous.
    Il en va de même pour les personnes dont on rapporte les agissements, lorsqu’il ne s’agit pas des conteurs eux-mêmes. Comme le montre le début de « Petit Jean » (« La mère Bouillaud, du Fretay, en Pancé, me disait un jour… »), nous avons bien souvent affaire à des histoires énoncées sur le mode badin de la conversation qui se nouent en attendant son tour à l’étal de l’épicier ou du boulanger. On ne s’étonnera donc pas de relever que les narrateurs concluent souvent leurs récits en les commentant, généralement sur un ton sentencieux, comme dans « Les Lutins du moulin de la Hâtaie » où il est dit que « leur aventure prouve une chose, c’est qu’en ce monde il n’est malin qui ne rencontre un jour plus malin que lui » ou encore dans « Comment vinrent au monde les korrigans », où il est affirmé que « cela prouve qu’il ne faut pas se moquer des saints, car, tôt ou tard, la justice de Dieu s’en mêle ».



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