Littérature générale

  • J'ai dix ans. C'est un dimanche, tôt le matin, l'été, et il fait beau.

    Des éclats de voix. Un meuble qu'on jette au sol et le mur qui vibre sous ma main. Quelque chose de grave se trame : dans ma tête d'enfant, je le sais depuis toujours. Terrifié mais désobéissant, j'ose sortir de ma chambre où on m'a confiné.

    La porte d'entrée est fracassée. Des uniformes, figés, des visages tendus, des yeux noirs. Une femme s'exclame : « Merde, il y a un gamin ! »

    Orphelin, Thomas grandit entre un internat à la discipline étouffante et l'appartement d'une tante mutique. Une fois adulte, croyant tourner le dos à son milieu d'origine et à la vie qui lui était destinée et après quelques errances, il se voit embauché par une entreprise dénommée France réelle. En plus de sa proximité avec l'extrême droite française, celle-ci s'avère bien plus liée que prévu à ce milieu dont il croyait se détourner et à ses propres parents.

    Né en 1964, Thierry Brun a été steward aux Wagons-lits, vendeur de tissus au marché Saint-Pierre et négociateur boursier. Il a notamment publié Surhumain (Plon, 2010), La ligne de tir (Le Passage, 2012) et Ce qui reste de Candeur (Jigal, 2020).

    Né en 1964, Thierry Brun a été steward aux Wagons-lits, vendeur de tissus au marché Saint-Pierre, secrétaire attaché aux passeports d'un importateur russe et négociateur boursier. Il est l'auteur de Surhumain, thriller cyberpunk (Plon, « Nuit blanche » 2010), La ligne de tir (Le Passage, 2012), qui aborde le terrorisme par le roman noir, Les Rapaces (Le Passage, 2016, et Le Livre de Poche, 2017) et Ce qui reste de Candeur (Jigal, 2020).

  • Je les revois dans la brume épaisse de l'aube, pendant la saison des pluies. Ce n'étaient que des femmes. Elles arrivaient silencieusement dans une longue pirogue de bois et accostaient un peu à l'écart de l'embarcadère. Deux ou trois rameuses restaient dans le bateau pendant qu'une dizaine d'autres descendaient sur la terre ferme. Elles étaient toutes nues, la peau presque noire avec des reflets rouges, leurs longs cheveux couvrant leurs parties intimes. Elles se promenaient d'un pas souple dans les rues avec leurs petites filles. Elles avaient l'air de savoir exactement où elles allaient.

    On raconte qu'au xvie siècle, des conquistadors espagnols ont affronté une armée de femmes semblables à celles de leurs récits mythologiques, qui leur inspira le nom de cette région : « Amazonie » . On raconte aussi qu'un peuple féminin, les Icamiabas, y a longtemps vécu à l'écart des hommes. Les femmes qui se racontent dans ce livre doivent une grande part de leur combativité à ces guerrières qui n'ont peut-être jamais existé - ou qui existent peut-être encore.

    Nina Almberg réalise des reportages et des documentaires notamment pour Arte radio, France Culture et la RTS. La Dernière Amazone est son premier livre publié.

    Nina Almberg aime les récits faisant dialoguer le passé et le présent, les archives et les destins de femmes. Diplômée d'un master en histoire contemporaine et d'un autre en réalisation documentaire, elle réalise des documentaires historiques et politiques pour France culture et Arte radio.
    En Amazonie, elle rencontre de nombreuses femmes avec le projet de réaliser une série de reportages sur les féministes brésiliennes. Son documentaire forme la matière première de ce livre.

  • Vivants

    Mehdi Charef

    J'apprends à mon père à écrire son nom. Il tient bien le stylo entre ses trois doigts, il ne tremble pas. Est-il épaté ou troublé d'écrire pour la première fois de sa vie, à trente-six ans ?

    Mon père est de cette génération qu'on a fait venir en France après la Seconde Guerre mondiale, pour reconstruire ce que les Américains et les Allemands avaient bombardé. Que de temps perdu, depuis les années qu'il est là. On aurait pu proposer aux ouvriers algériens des cours du soir, leur montrer ainsi un peu d'estime. Ils devraient tous savoir lire et écrire.

    Mon père sourit, ses yeux brillent. Il est là, surpris, ému, parce qu'il voit bien que ce n'est pas si difficile que ça de se servir d'un stylo. À côté de lui, j'entends sa respiration, son souffle.

    À quoi pense-t-il ce soir dans notre baraque ? Se dit-il qu'analphabète, il est une proie facile pour ses employeurs, un animal en captivité ?

    La colère monte en moi.


    Vivants est le sixième roman de Mehdi Charef, qui a notamment publié Le Thé au harem d'Archi Ahmed (1983) et réalisé onze films. Entre souvenirs d'une Algérie qui s'éloigne et expériences d'une France pas toujours accueillante, dans une cité de transit où le provisoire s'éternise, des enfants, des femmes et des hommes fêtent des naissances et des mariages, s'équipent en télévisions et en machines à laver, découvrent la contraception et les ambulances, rient, pleurent, s'organisent, s'entraident... et vivent.


    Né en Algérie en 1952, romancier, scénariste et cinéaste, Mehdi Charef est arrivé en France en 1962. Il a connu les bidonvilles, les cités de transit et l'usine avant de publier cinq romans, au Mercure de France et chez Hors d'atteinte, et de réaliser onze films, dont Le Thé au harem d'Archimède (1984) et Graziella (2005).

  • Ami noir : Généralement utilisé comme gilet pare-balles dans une conversation stérile. Exemple : "Je ne peux pas être raciste, j'ai un ami noir." À travers ce lexique irrévérencieux, véritable guide de survie dans une société dite post-coloniale, Piment, collectif formé de quatre passionnés de cultures afro-diasporiques - Célia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam - et auteur d'une émission culturelle diffusée sur Radio Nova, proposent cette oeuvre protéiforme regroupant leurs propres définitions et réflexions sur des mots et des expressions anciens ou modernes, nécessaires ou superflus, politiques ou humoristiques. Palais sensibles, s'abstenir !

    Formé en mai 2017, à l'époque des premiers balbutiements de l'industrie des podcasts « afros » en France, le collectif Piment anime une émission culturelle diffusée sur Radio Nova et largement écoutée en podcast. Il réunit quatre passionnés de cultures d'Afrique et de sa diaspora : Célia Potiron, Binetou Sylla, Rhoda Tchokokam et Christiano Soglo.

  • Ce sont des livres, d'invisibles irresponsables, qui m'ont sauvée de la léthargie, de l'incendie volontaire et de la séduction morbide du désespoir. Transportée loin du destin sans bouger un cil, éveillée et tenue sous tension, excitée à vivre. Les livres qui m'ont fait pénétrer dans une pluralité de mondes, de langues, se jouant de la matérialité oppressante des murs, explosant la ligne d'horizon.

    Avec ce texte, Tassadit Imache s'arrête et réfléchit. Écrit-elle pour venger les invisibles, pour refuser d'être assignée à une origine, pour assumer la fierté de ses parents ouvriers ? Pour reproduire le foisonnement du réel, pour comprendre ce qui anime ou éteint le regard des autres ? Ou pour tenter quelque chose d'aussi fragile et compliqué que d'être dans le monde, parmi les humains ?

    Née en 1958 à Argenteuil, Tassadit Imache a publié six romans, dont Une fille sans histoire (Calmann-Lévy, 1989), Presque un frère (Actes sud, 2000) et Des coeurs lents (Agone, 2017).

    Née en 1958 à Argenteuil, Tassadit Imache a publié six romans: Une fille sans histoire (Calmann-Lévy, 1989), Le Dromadaire de Bonaparte (Actes Sud, 1995), Je veux rentrer (Actes Sud, 1998), Presque un frère (Actes sud, 2000), Des nouvelles de Kora (Actes sud, 2009) et Des coeurs lents (Agone, 2017).

  • Je suis originaire d'Afrique mais je suis née ici, en France. Je suis le quinzième enfant de mon père et le huitième de ma mère. Enfin, je crois. Mon père est ce qu'on appelle un polygame. Au début, je ne savais pas ce que ça voulait dire, et quand je l'ai su, j'ai trouvé ça drôle. Ils l'appelaient « polygame » parce qu'il n'était pas comme les autres hommes : mon papa, lui, avait quatre femmes !

    Quelque part en banlieue parisienne, une jeune fille grandit entre disputes et manque d'intimité, complicités inattendues et rares fêtes, discipline stricte et incompréhensions à l'école. Redoutant la violence qu'elle voit monter en elle, elle décide d'apprivoiser les mots. Ce sont eux qui lui permettront de tracer sa route, mais aussi de construire un lien enfin solide avec les siens.

    Dali Misha Touré est née en 1994 à Aulnay-sous-Bois. Cicatrices est son premier roman.

    Née en 1994 à Aulnay-sous-Bois, Dali Misha Touré y vit encore aujourd'hui.
    Elle a autoédité quatre romans qu'elle a vendus sur son site Internet et au cours d'ateliers d'écriture. Après un bac littéraire et de brèves études de portugais et arabe, elle a fondé une association enseignant l'arabe, Apprendre et comprendre ensemble. Elle a récemment repris des études pour devenir psychothérapeute.

  • Conscient que la vie n'est pas un combat sur un ring avec des règles bien définies et un sens de l'honneur que n'importe quel boxeur qui se respecte doit posséder, je me suis armé de mots. J'en ai besoin pour affronter les violences tous azimuts, quand on espère que je me taise.
    Je me sens serein. Il n'y a plus d'agressivité en moi, seulement de la lucidité.

    Quatre fois quatre mains. Quatre fois quelqu'un dont le métier est d'écrire, quatre fois quelqu'un qui n'a jamais écrit. Quatre fois une méthode élaborée à deux pour inventer autre chose qu'un écrivain racontant une vie extérieure à lui. Quatre fois le récit d'une sortie de route, d'un pas de côté, d'un point de bascule. Quatre fois la question : qui écrit ? Et pour qui ?

    Avec des textes de Hamid Ammari & Frédéric Ciriez, Pascal Bernard & Nicolas Bouyssi, Paulo le Yougo & Thierry Pelletier, Fatima Najnaou & Jean-Luc Raharimanana.

    Hamid Ammari est un ancien braqueur reconverti dans l'ameublement.
    Frédéric Ciriez a publié quatre romans aux éditions Verticales.
    Pascal Bernard est gaveur d'oies.
    Nicolas Bouyssi a écrit 1 scénario et 11 romans aux éditions P.O.L.
    Paulo le Yougo a travaillé dans une usine de papiers peints et comme dealer à Paris.
    Thierry Pelletier a publié "La Petite Maison dans la zermi" chez Libertalia.
    Fatima Najnaou est analphabète.
    Jean-Luc Raharimanana a notamment publié "Revenir" (Payot/Rivages, 2018).

  • La description que donne Kraus du rapport très spécial que l'innocent persécuteur entretient avec le mensonge correspond si exactement au chef de la démocratie la plus puissante du monde qu'elle pourrait presque sembler faite par anticipation pour lui. Lui aussi a compris mieux que personne que la meilleure façon de mentir est d'accuser les autres d'être ceux qui le font, et de le faire en particulier quand ils disent la vérité à son sujet. C'est donc le menteur - que le fait de ne tenir, pour sa part, aucun compte de la vérité ne gêne pas le moins du monde, mais qui sait qu'il peut être important pour ses adversaires de ne pas risquer d'en être soupçonné - qui accuse les autres d'inventer et de diffuser des fake news.« On n'arrive pas à croire à quel point on doit tromper un peuple pour le gouverner », écrivait Adolf Hitler dans une des premières versions - amendée par la suite - de Mein Kampf. Alors qu'aujourd'hui le contexte international offre régulièrement la tentation d'établir des parallèles avec les années 1930, le philosophe Jacques Bouveresse revient aux écrits du fervent opposant autrichien au nazisme Karl Kraus pour le confronter à la période actuelle. Une propagande fondée sur l'émotion et la destruction de l'intellect, consistant à augmenter la tolérance du peuple au mensonge et à la brutalité, à accuser ses adversaires des atrocités qu'on commet soi-même et à faire croire ses électeurs à une revanche sociale qui n'est en réalité rien d'autre qu'une destruction de la démocratie : voilà qui n'est pas sans résonances avec le comportement de certains dirigeants actuels, que ce livre éclaire différemment.

    Né dans le Doubs en 1940, Jacques Bouveresse est un philosophe rationaliste dont les principales influences sont Ludwig Wittgenstein, le cercle de Vienne et la philosophie analytique. Élu au Collège de France en 1995, il en est professeur honoraire depuis 2010. Ses domaines d'étude sont la philosophie de la connaissance, des sciences, des mathématiques, de la logique et du langage ; il s'intéresse également à des auteurs comme Robert Musil et Karl Kraus.

  • - Venez voir ! hurle mon père, à peine rentré du travail.

    Nous l'entourons. Il a les yeux rouges, ses mains jointes tremblent. Ma mère arrive en s'essuyant sur un torchon. Il pose sur la toile cirée un morceau de papier journal enroulé. Comme fou, il n'a même pas pris la peine de se laver les mains.


    - J'ai trouvé, j'ai trouvé !


    Il défroisse délicatement le morceau de papier dont l'encre a bavé, en tremblant.

    - Regardez !

    Il ouvre ses mains... Une pépite ! Elle étincelle dans le reflet de nos prunelles d'enfants, clignote dans les yeux de ma mère.

    Il est beau, ce rêve. C'est mon plus beau.


    Auteur notamment du Thé au harem d'Archi Ahmed (1983), Mehdi Charef, qui a publié trois autres romans et réalisé onze films, retrouve l'écriture après treize ans d'interruption. Rue des Pâquerettes revient sur son arrivée en France en 1962, à 10 ans, dans le bidonville de Nanterre : il y raconte sa difficulté à comprendre son père, qui les a arrachés, lui, sa mère et sa soeur, à leurs montagnes pour les faire venir en France ; l'humiliation, la boue et le froid du bidonville ; mais aussi l'enthousiasme de son instituteur, l'amitié des camarades, la douceur d'Halima ; et sa grand-mère, persuadée que la vie d'un enfant qui pose autant de questions ne pourra être que trop pleine.

    Né en Algérie en 1952, romancier, scénariste et cinéaste, Mehdi Charef est arrivé en France en 1962. Il a connu les bidonvilles, les cités de transit et l'usine avant de publier quatre romans, tous au Mercure de France, et de réaliser onze films, dont Le Thé au harem d'Archimède (1984) et Graziella (2005).

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