Le Bruit du temps

  • Dans les années 1910, trois grands poètes russes, Nicolaï Goumiliov, Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam, liés d'amitié et réunis par une même conception de la poésie, énoncent les principes de l'acméisme, une nouvelle « école » poétique qui se démarque profondément tant du symbolisme alors dominant, que du futurisme qui va bientôt s'épanouir.

    Goumiliov, qui fut le mari d'Akhmatova et le père de son fils, est fusillé en 1921. Les deux poètes survivants, Akhmatova et Mandelstam, vont eux aussi connaître des destins tragiques. S'admirant et se soutenant mutuellement dans les épreuves, ils resteront fidèles à cette amitié de jeunesse à laquelle la femme de Mandelstam, Nadejda, est très vite associée. Après 1938, date de la mort de Mandelstam dans un camp, les deux femmes restent seules pour affronter la guerre et de nouvelles persécutions, unies par le souvenir d'un passé commun, et surtout par la mémoire de Mandelstam.

    Ce livre de souvenirs sur Anna Akhmatova, récemment retrouvé et totalement inédit en français, a été écrit par Nadejda entre les deux tomes des mémoires que nous connaissons, tout de suite après la mort d'Akhmatova en 1966. Nadejda nous livre un portrait de son amie vue à travers le prisme de l'affection. Les anecdotes, les détails, les conversations font surgir devant nous une personne humaine et vivante, une Akhmatova à l'esprit acéré et à l'humour corrosif, avec ses petits travers, mais surtout son courage face aux épreuves, sa noblesse intérieure, et son immense talent.

    Comme dans le premier tome de Contre tout espoir, la forte personnalité et la remarquable sensibilité poétique de l'auteur sont mises au service du poète à qui elle rend ici hommage. Et les réflexions des deux femmes sur la peur, le courage, la liberté, la poésie ou la société soviétique en évolution, donnent à ce portrait une ampleur et une profondeur qui en font bien davantage qu'un simple essai biographique.

    Si elle ne l'a finalement pas publié, c'est sans doute qu'elle a souhaité en utiliser partiellement la matière dans le deuxième volet des mémoires, qui brosse un portrait plus général de l'époque dans laquelle avait vécu Mandelstam, et dont la tonalité est moins tendre que dans ces souvenirs plus intimes consacrés exclusivement à Akhmatova.

  • À première vue, ce livre très singulier pourrait apparaître comme une simple galerie de portraits d'écrivains et d'artistes. Ou même, pour une bonne part de ses pages, comme une petite histoire de la littérature suisse romande d'après-guerre, où l'auteur reconstitue, à la suite d'une longue enquête sur les lieux, la figure de son plus prestigieux éditeur, Henri-Louis Mermod avant d'évoquer ses propres rencontres avec les écrivains que ce dernier avait publiés (Gustave Roud, Philippe Jaccottet) ou qui sont apparus dans son sillage (le romancier Jacques Chessex, la poétesse Anne Perrier). Mais ce serait là faire fausse route, ne s'attacher qu'à la liste des noms évoqués qui, avec le peintre Garache ou le poète Pierre Oster, finit par excéder les limites géographiques d'un pays. Le texte liminaire est d'ailleurs très clair, il s'agit en réalité d'une sorte de roman d'apprentissage et même plutôt, toute proportion gardée bien sûr, comme dans La Recherche, du récit d'une vocation. Paradoxalement, alors même qu'Amaury Nauroy va à rebours du Contre Sainte-Beuve et que, loin de s'en tenir aux oeuvres seules, il semble s'intéresser d'abord au quotidien des artistes qu'il approche et même aux aspects les plus anecdotiques de leur existence, c'est bien à Proust qu'il peut faire penser par cette manière de faire vivre sous nos yeux, avec la vivacité d'un Saint-Simon (autre modèle revendiqué), et sans complaisance aucune, toute une petite société. Et s'il s'attache à la décrire, dans une prose alerte, pleine de fantaisie, « vagabonde et imprévisible », plus proche de Charles-Albert Cingria, qui n'apparaît qu'en passant dans ces pages, que des modèles autour desquels elles tournent, c'est qu'il est moins à la recherche d'une écriture que d'une leçon de vie, n'analysant pas les oeuvres mais s'attachant à comprendre de quelles expériences elles naissent, de quelle nécessité vitale, et avec quelle endurance elles tentent de maintenir une joie, un enthousiasme, en dépit de tout ce qui contribue à nous déposséder de nous-mêmes. Ne négligeant pas l'anecdote, le narrateur réussit à nous faire aussi partager les moments d'épiphanie, comme cette présence des montagnes, soudain perçue au buffet de la gare de Lausanne : « quelque chose d'invisible dans l'air m'a paru pousser d'en bas vers le haut sur le ciel ; une lointaine, mais très énergique pression de ces rocs sur le vide alentour, m'a atteint de plein fouet ».

    Longtemps, le narrateur de Rondes de nuit a vu dans les personnages du tableau de Rembrandt auquel il emprunte son titre, « une mystérieuse ronde de poètes », lui-même s'identifiant à l'enfant ébahie d'être là, « à qui la parole manque », au centre de la composition. Plus tard, au cours de l'ouvrage, sa compréhension du sens du tableau s'approfondira pour y voir désormais « la connivence des vivants et des morts sans quoi toute vie demeure irrespirable ». Les deux côtés de son existence se rejoignent, le portrait du grand-père paysan peut alors figurer dans le livre à côté de ceux de la famille d'élection.

    La première édition de ce livre a été très bien accueillie aussi bien en France qu'en Suisse Romande.

    « Ce livre est une merveille. » (Jérôme Garcin, Le Masque et la plume, 1er octobre 2017)
    « L'ouvrage le plus original, le plus inattendu, le plus fin de cette rentrée 2017 » (Pierre Assouline, La République des Livres, novembre 2017)

  • La Ballade des pèlerins est un très prenant récit d'aventure, celui d'un pèlerinage de Vézelay à Compostelle entrepris par une jeune femme et trois compagnons de route, un beau jour de juin du siècle passé, en un temps où un tel périple pouvait encore se faire dans des condi- tions très semblables à celles qu'avaient connues leurs prédécesseurs du Moyen Âge. Un voyage décidé par goût de la marche et de la na- ture, certes, mais surtout par désir « d'en finir avec des formes et des contenus religieux trop rabâchés, avec un langage devenu logorrhée, dénué de tout sens vital à force de vouloir donner réponse à tout ». Par cette volonté de redonner du sens aux mots en les confrontant à la rugueuse réalité des aléas d'une marche de plusieurs semaines, en s'interrogeant par écrit dans ce qui fut son premier livre sur les rai- sons de cet acte un peu fou, Édith de la Héronnière ouvrait en réalité le chemin d'un voyage autrement plus long, celui d'une oeuvre qu'elle poursuit aujourd'hui encore. Au fil des années passées à arpenter les pays et les pages, ni l'Italie, ni l'Inde, ni les États-Unis, ni même la Chine n'auront raison de son infatigable curiosité. Et, par certains aspects, les chemins qu'elle emprunte peuvent ainsi rappeler ceux d'autres écrivains-voyageurs, tel Nicolas Bouvier, qu'une prédisposition au cheminement ou une phénoménologie de la perception intuitivement menée élancent continuellement vers l'avant.
    Mais il faut insister sur ce que le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle où cette ballade entraîne le lecteur n'a de sens que par l'enracinement profond et parfois douloureux de la spiritualité dans le corps. Comme au temps des pèlerinages médiévaux, les rencontres sont hasardeuses sur ces chemins de foi qu'arpentent marcheurs de tous pays et de toutes langues. Une sorte de cadence commune parvient pourtant à nouer les existences, pour quelques jours ou plus, autour d'une même détermination, d'une même en-allée - et le pied peu à peu impose son rythme à l'écriture.

    Les villages de pierre et les paysages roulent au fil d'une pensée qu'inspirent souvenirs de lecture ou figures saintes, dans un tournis parfois heurté que finit par apaiser le seul exercice de la marche. Il s'agit alors, dans l'écriture comme sur le chemin de Saint-Jacques, de faire de l'épreuve de la désillusion ou de la meurtrissure la substance même de l'ouvrage à accomplir.

    Ce livre reproduit la première édition de La Ballade des pèlerins, parue au Mercure de France en 1993, et lui adjoint un avant-propos de l'auteur, inédit.

  • En longeant la mer de Kyôto à Kamakura [Kaidô-ki], qui n'avait jamais été traduit en français, est l'un des titres les plus emblématiques du genre appelé kikô. Les premières formes attestées de ces récits de voyage aux accents contemplatifs remontent au VIIIe siècle et mêlent, dès l'origine, passages en prose et série de poèmes. Daté du printemps 1223, En longeant la mer s'inscrit donc dans une tradition littéraire vieille de quelques siècles déjà. Les notations visuelles suscitées par la traversée des paysages de l'Empire du Soleil- Levant s'associent naturellement à une multitude de références plus ou moins explicites aux légendes et épisodes historiques liés à ces sites bien connus du lecteur très cultivé auquel s'adresse leur auteur. L'auteur anonyme du Kaidoô-ki relate un itinéraire spirituel effectué le long de la côte japonaise. Ce voyage solitaire, accompli dans les modestes conditions auxquelles sa récente conversion au bouddhisme l'engage, nous fait ainsi parcourir un itinéraire d'une quinzaine de jours de marche, très concrètement décrit, mais sans cesse enrichi des réflexions que font naître en lui les sites chargés d'histoire. La langue érudite avec laquelle le moine s'emploie à consigner son voyage accumule les allusions à la culture de la Chine, pays voisin dont le raffinement est alors hautement estimé au Japon. Cette culture raffinée, dont le lecteur peut mesurer l'étendue grâce aux notes du groupe Koten, se marie à une sensibilité poétique d'une simplicité rarement égalée : temps de contemplation, sensations et rêveries trouvent une place précieuse dans le carnet de voyage de ce moine dont on ignore tout, même si certains indices font soupçonner qu'il était sans doute un proche d'un noble du nom de Muneyuki dont la fin tragique est relatée dans le récit. Le groupe Koten et Jacqueline Pigeot ont déjà édité pour le Bruit du temps les trois volumes des OEuvres en prose de Kamo no Chômei en 2010 au Bruit du temps. En longeant la mer de Kyôto à Kamakura vient s'ajouter à une bibliothèque japonaise déjà pourvue de six titres.

  • La Philosophie de la tragédie est son troisième livre, une oeuvre de sa première période, publiée originellement en 1901 dans Le Monde de l'art, la célèbre revue de Diaghilev, puis en volume en 1903. Chestov poursuit ici la réflexion amorcée dans Shakespeare et son critique Brandès, qui était déjà « une apologie de la tragédie » telle qu'elle apparaît dans Hamlet, Lear ou Macbeth. Son second livre, L'Idée du bien chez Tolstoï et Nietzsche, rompait plus nettement encore avec l'idéalisme en opposant la philosophie de Nietzsche, dont la rencontre l'a bouleversé, à la sagesse du romancier russe. Tolstoï (encore vivant à l'époque de la rédaction du livre) est également présent dans La Philosophie de la tragédie, mais Chestov s'attache ici, d'une manière si personnelle qu'elle trahit sans doute une expérience autobiographique, à éclairer chez le romancier de La Voix souterraine et chez le philosophe de Humain trop humain le moment où les convictions idéalistes entretenues dans leur jeunesse se sont trouvées bouleversées et où ils ont pénétrédans un domaine de l'esprit humain où les hommes n'entrent d'habitude qu'à leur corps défendant. Or c'est là, à proprement parler, pour Chestov, le domaine de la tragédie. Dès ce moment, et c'est ce qui rend son oeuvre actuelle et prophétique, Chestov décrit l'idéalisme comme « semblable aux états despotiques orientaux » : « Du dehors tout apparaît splendide et bâti pour l'éternité; mais à l'intérieur, c'est atroce. » Aux tenants de l'idéalisme, c'est-à-dire à la quasi-totalitéde la tradition philosophique, il préférera donc toujours les Nietzsche et les Dostoïevski : ceux qui donnent la parole à « l'homme souterrain » qui s'offense des lois de la nature et, dans la souffrance, cherche « là où personne n'avait cherché, là où, selon la conviction générale, il ne peut y avoir que ténèbres et chaos », ceux qui brisent les chaînes qui entravent l'esprit humain, avide de liberté.

  • Ce volume, paru pour la première fois aux éditions L'Alphée/villa Médicis en 1986, est composé d'un choix de douze « récits-souvenirs » tirés du volume Riccordi-Raconti publié par Mondadori en 1956. Ces textes en prose donnent corps à l'ambition même de Saba, qui souhaitait écrire une autobiographie à demi rêvée, ou ce qu'il appelait un « portrait d'inconnu ». Un premier groupe de récits est placé sous le signe de Trieste : la ville est le décor ou l'arrière-fond du monde merveilleux que l'auteur s'est obstiné à y voir ; un second est dominé par des figures d'écrivains (Leopardi, D'Annunzio, Svevo), par la passion de la littérature dans ce qu'elle a de quotidien et de fabuleux à la fois. « La lumière de tous les récits (sans parler du ton), écrit Gérard Macé, est la même : celle d'une rêverie où se détachent les silhouettes d'un jeune homme et d'un vieillard, qui ne cessent de s'affronter, de se faire souffrir, et d'implorer un mutuel pardon : ils se nourrissent de Saba lui-même, dont la grande inquiétude est peut-être d'avoir à devenir la figure paternelle ou tutélaire qui le hante. »

  • La narratrice de ce très émouvant récit n'a cessé de vouloir échapper à ses origines, à sa famille : un frère et une soeur (son père et sa tante) indissolublement réunis pour avoir échappé à un passé trop lourd dont ils n'ont rien dit et qui ont fini par se murer dans une étrange maladie qui s'est attaquée à leur mémoire. Elle a essayé de répondre à leur attente en édifiant la vie qu'ils n'avaient pu avoir. Elle s'est éloignée mais, à la mort de sa grand-mère, a fini par revenir vers ce qu'elle avait fui. Et elle s'est résolue à entreprendre un nouveau voyage. Cette fois pour se rapprocher de l'événement douloureux qui est à l'origine de leur exil, de cette histoire qui est aussi la sienne. Ce détour, ou ce retour, lui étant soudain apparu comme une étape indispensable pour être enfin libre de s'en aller ailleurs. Le livre est le simple récit de ce voyage en train - l'attente interminable sur les quais de la gare de départ, le voyage lui-même avec ses rencontres, les conversations de compartiment, le séjour dans une ville étrangère qui est pourtant aussi la sienne, celle d'où vient sa famille : Kielce, en Pologne, où eut lieu, un an après la fin de la guerre, en 1946, un terrible pogrom. Mais les petits événements qui émaillent tout voyage dans un pays inconnu dont on ignore la langue sont sans cesse enrichis de toutes les pensées qui assaillent la narratrice, des voix intérieures qui la traversent. Progressant vers ce lieu d'origine, elle ne cesse, à partir des bribes que lui ont transmises ceux qui à force d'oublier pour pouvoir vivre ont fini par tout oublier, de reconstituer ce qu'elle a pu apprendre d'un autre voyage : celui de tous ceux qui tentaient de fuir ce même pays, à l'annonce d'un malheur encore indéfini. Des fantômes surgissent, comme celui de cet oncle qui s'est noyé dans la rivière qui traverse la ville, celui qui aurait voulu être médecin. Dans le train, la rencontre d'une jeune femme qui vit à Oswiecim et n'a pu quitter la ville malgré le poids de l'histoire ne fait que la conforter dans l'idée que le souvenir est le pire poison. Arrivée dans la petite ville, les voix se font encore plus insistantes, comme si elle avait été irrésistiblement entraînée au pays des morts, elle y retrouve la rivière noire et ces eaux sombres, ce Styx au bord duquel un guide mystérieux lui rappelle que les leçons du passé n'ont servi à rien. Elle découvre au cimetière les quelques tombes juives qui ont échappé à la destruction. Une dernière conversation avec l'oncle disparu (car c'était lui qui l'avait guidée) la laisse engourdie de stupeur et de froid, ayant compris que « l'au-revoir » qu'elle cherchait est en réalité impossible. Elle ne peut que repartir et, revenue auprès des siens, décider de se plonger comme eux dans le sommeil de l'oubli. Mémorial était originellement paru en 2005 aux éditions Zulma.

  • Une femme qui a consacré sa vie à lire ou à écrire se trouve soudain privée de tout ce qui était au coeur de son existence. Une dictature s'est installée dans le pays où elle réside, ici, à Paris. Le seul moyen d'expression qui lui est concédé est une sorte de blog sonore, que lui commande le représentant d'une mystérieuse organisation qui tente de s'opposer au nouveau régime. Le livre ne cesse de s'interroger sur ce changement inquiétant : quand s'est-il réellement produit, quels en étaient les signes avant-coureurs, comment a pu s'effectuer cette destruction progressive du monde d'avant ? Et surtout, la narratrice n'est-elle pas elle-même coupable d'avoir laissé venir les choses, n'a-t-elle pas elle-même voulu s'affranchir du passé ? N'avons nous pas été tous coupables d'insouciance, de légéreté ? Et voilà que le nouveau pouvoir, peu à peu, de manière insidieuse bannit tout souvenir, cherchant à effacer toute trace de l'histoire, toute plaque commémorative, détruisant jusqu'aux cimetières. Tout se passe en réalité comme s'il n'avait fait que systématiser une vie de pur divertissement dans laquelle, comme toute une génération autour d'elle, elle s'était complue, refusant peu à peu toute pensée complexe, toute réflexion. À sa manière prenante, allusive, ne cessant de mêler ses voix intérieures, ses angoisses à des souvenirs de lectures, de rencontres, d'observations, Cécile Wajsbrot parvient à merveille à nous faire ressentir ce que pourrait être notre présent si l'impensable (un retour de ce que nous croyions, depuis la guerre, impossible) s'était produit. La grande réussite du roman, c'est que, à force de notations concrètes et par la richesse de ses réflexions, l'auteur nous fait pénétrer dans cet « univers parallèle où se dessinent des contours, des silhouettes qui nous accompagnent, aussi réelles que la nôtre ». La narratrice acquiert une présence telle que le lecteur est lui-même gagné par l'inquiétude de ce qui, après tout, n'était peut-être qu'un cauchemar. Et le dénouement (qui fait penser à un mauvais rêve trop aisément dissipé), nous laisse dans le doute : est-il vraiment besoin d'une dictature pour que la destruction soit à l'oeuvre, en nous et autour de nous ? À la lecture de cette fiction spéculative, dont la pertinence ne cesse de nous être rappelée par l'actualité, on ne peut qu'être frappé par la cohérence de l'oeuvre de l'auteur de Memorial, hantée depuis toujours par la mémoire des crimes de l'Histoire et par la crainte qu'ils se reproduisent, faute d'avoir su en tirer les leçons.

  • Léger mieux puise sa matière dans la vie quotidienne de poètes lus et admirés. Articulé autour de trois grandes figures du xxe siècle, une Anglaise, une Américaine et une Russe : Virginia Woolf, Sylvia Plath et Marina Tsvetaïeva, ce livre très original essaie de restituer l'intimité d'une vie d'écrivain. La prose de Shoshana Rappaport est à la fois simple et aérienne, proche du journal et du monologue intérieur. Elle nous transporte de la table de travail au jardin en fleurs, nous rendant infiniment proches ces femmes que lie un même tourment face à la vie. Rien d'impudique ni d'indélicat, pas un mot sur leur suicide, mais au contraire une remarquable attention aux détails les plus vivants et les plus concrets de leurs journées. Tout l'art du texte est de lier ici l'infime d'une voix ou d'une silhouette à l'embellie précaire d'un ciel ténébreux. Shoshana Rappaport signe là son meilleur livre : un émouvant et fraternel hommage à trois femmes hantées par les mots jusqu'à leur mort. « Voici, s'écrie-t-elle, un jour qui commence. Un nouveau jour a commencé. Ce sera peut-être un jour meurtri, un jour imparfait. Pourtant, elle trouve le mot juste, il résonne comme un gong. Il se murmure. Il dissipe l'effroi. Elle pourrait écrire sur le bleu. Couleur timide, d'enfant sage. Elle est pleine d'invention et de subtilités. En elle germent des idées continuellement. Le matin a été beau. Elle aime la vue des clochers à travers l'étendue grise des champs. Oh, comme elle aime la vie. Pourquoi penser dans un monde où l'instant présent existe ? »Shoshana Rappaport, « Sylvia Plath », Léger mieux, 2019. Léger mieux a paru aux éditions L'Act Mem en 2010.

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