Le Dilettante

  • De l'hexagone considere comme un exotisme Nouv.

    Dans "De l'Hexagone considéré comme un exotisme", la France se chine comme une bonne brocante géographique. L'ailleurs tant vanté est sans doute plus affaire de regard que de destination. Telle est la morale du marcheur.

  • 39,4 Nouv.

    39,4

    Philippe B. Grimbert

    François a mis le cap sur une soixantaine peu rugissante. Être perçu comme un préretraité de la vie alors qu'on a grenier plein agace, pousse à une certaine forme de fureur mêlée de morosité. Donc, réagir et mettre en place, le premier dans l'histoire de l'humanité, un putsch chronologique : ayant appris par une analyse médicale que son état physique correspond à celui d'un homme de 39 ans et des poussières, il demande révision de son âge légal auprès des autorités.

  • Depuis Platon, la philosophie est une affaire de mecs en mal de muscles, et pour lesquels le concept est un substitut au zguègue. Par bonheur, l'histoire de cette discipline est truffée de gonzesses qui n'eurent pas froid aux yeux et montèrent à l'assaut de l'Olympe phallocratique de la pensée. De furieuses gisquettes s'ingénièrent à débusquer la supercherie sexiste et à voler l'héritage aux hommes, d'autres s'appliquèrent joyeusement à le démolir. D'autres encore se mirent à philosopher par-delà femme et mâle, dans un pétaradant carambolage de concepts transgenres. C'est de tous ces phénomènes oubliés qu'on va causer, en dressant les portraits de ces mauvaises filles, goudous, travelos, couires, petits pédés et grandes folles qui s'amusèrent au chamboul'-tout, bousculant la respectabilité de la vieille dame philosophie pour la convertir en meneuse de revue d'un cabaret conceptuel d'un nouveau genre.

  • Monsieur Minus

    Laurent Graff

    Bertrand Le Marec, unique héritier de la première fortune de France, consacre tout son temps à la marche à pied, loin des affaires. Il est assisté de Martial, ancien infirmier militaire et ex-taulard, qui s'occupe avec soin de la logistique. D'une randonnée à l'autre, les deux compères vont d'hôtel en maison d'hôtes, parcourant ainsi campagnes, vallons et bords de mer sur plusieurs centaines de kilomètres. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais nous ne sommes pas dans le meilleur des mondes.

  • Les champs opératoires sont les champs les plus beaux, surtout quand on restaure l'ossature malmenée des stars ou les squelettes déviés des galeristes chics, et ce, au sein d'une fort sélecte clinique new-yorkaise, et j'en connais certains qui sont de purs régals, vous permettant d'exercer votre goût des arts et votre aptitude à la sculpture. C'est ce qu'a longtemps pensé le chirurgien Thomas Haberline, héros de La Position de schuss et scalpel roi de la clinique Sharperson. Arrive néanmoins le jour où le rêve fraîchit, notre homme étant touché par un mal redoutable : le vif désir de se faire écrivain. L'homme de plume ayant, à ce que dit l'Histoire, le gosier fort pentu, notre Thomas met un point d'honneur à boire, boire encore, boire sans fin. Et c'est là qu'est l'os, la dérive tremblotante de ses performances chirurgicales entraînant querelle avec son équipe, mise à pied et renvoi. Les champs opératoires sont devenus ceux du déshonneur. Quelques âmes bienveillantes, notamment des femmes, se pencheront sur ce destin déboîté et rendront à cette âme foulée le bon usage de ses capacités. Et l'on n'est pas près d'oublier l'ondoyante et longiligne professeur de biologie Lambertson, Valentina la galeriste sinophile qui initie notre orthopédiste à la dimension plastique et conceptuelle du biscuit pour chien. Avec La Position de schuss, Loris Bardi déploie, sur fond de jet-set américaine, les délices amères d'une comédie mordante et désenchantée, les zigzags d'une vie où se mêlent luxe, luxure et luxations.

  • Tu as soixante ans et des poussières. Retraitée, divorcée. Bénévole dans une structure d'accueil pour femmes à la rue où tu rencontres Aminata, jeune migrante déboutée du droit d'asile. Un règlement européen, dit « procédure Dublin », stipule qu'elle doit demander l'asile dans le premier pays où elle a laissé ses empreintes, en l'occurrence l'Italie. La police l'a placée dans un centre de rétention, près de Rouen, en attendant d'y retourner sous bonne garde. Tu décides de lui rendre visite là-bas, à trois cents kilomètres de chez toi, en plein hiver. Pourquoi ? Tu ne sais presque rien d'elle, sinon qu'elle va très mal. Que lui diras-tu, quel réconfort peux-tu lui apporter, sachant que tu ne la reverras probablement jamais ?

  • Notre lâcheté

    Alain Berthier

    D'apprendre, comme nous le permet son préfacier Ghislain Pierre, que sous Alain Berthier se cache Alain Lemière (1901-1984), ami de Louis Guilloux, cofondateur du fugace vorticisme à la française et administrateur de la revue Bifur, cheville ouvrière des dictionnaires Quillet et auteur pour Hazan d'une tétralogie japonaise, à la fois nous renseigne et nous déroute. Car, avec Notre lâcheté, son unique roman paru Au sans pareil en 1930, il nous livre une de ces rares effractions littéraires où semble s'être déposée toute la lie de la vie, un élixir d'amertume hargneuse, un concentré de désespoir griffu qui font de ce livre un espace à risque. Monologue hanté d'un affligé de l'existence qui semble, muré dans sa réclusion intérieure, s'enliser en soi à chaque seconde un peu plus, soliloque d'un drogué de la souffrance qui va d'une fille l'autre, éperdu de déshérence sentimentale et de sordide sexuel, Notre lâcheté et son anti-héros finissent par toucher terre. Le port où il ancre se nomme Paule, une bourgeoise racoleuse, opulente et décatie avec laquelle il entame une danse de mort et d'humiliation où les coups portent moins que les insultes. Une ronde fatale, décrite d'un parler rêche et sans apprêt, à cru, n'offrant ni jour, ni échappée. Seul horizon à cet asservissement, la veulerie à laquelle, par intérêt, finit de s'abandonner le narrateur. Une pépite oubliée déterrée par Le Dilettante, fidèle à sa vocation d'orpailleur.

  • À la différence des peureux et des valeureux, les gens heureux n'ont pas trop d'histoires, de petites alors, pour rire, des bricoles faussement graves, des pseudo-chamboulements sans conséquence. Leur en inventer tient du prodige, faire sentir que leurs vies sur coussins d'air sont néanmoins à portée de catastrophes est un art tout particulier. Prenez Germain Pourrières, le héros de Loin des querelles du monde d'Anna Rozen, son septième opuscule publié au Dilettante, romancier germanopratin old school, vendeur et populaire, toujours en passe d'un dîner chic et succulent, en permanence à portée de maîtresses suaves et piquantes, et détenteur d'un agent, Jean-François, gourmet et compréhensif. Il a bien un neveu dionysiaque et non paramétrable, en partance pour l'Inde, qui encombre la douche et dont la petite amie végane commet des sculptures atroces ; il y a certes sa soeur, Bergère, repliée loin de tout et reconvertie dans les dessous en poils de chèvre, dont l'amant potier catche des pains de glaise lors de happenings fougueux ; joignons au dossier l'ambition dérangeante d'un projet romanesque non commercial, une parabole SF narrée dans un style exigeant. Mais tout cela n'est en apparence qu'ondées suivies invariablement d'embellies. Il faudra la mort de Jean-François pour que Germain laisse s'épandre, secrètes, en lui tapies depuis toujours,"de vieilles larmes refoulées, calmes comme une saignée et qui le soulagent", une amertume débondée qu'amplifiera encore une idée soudaine et glaçante de son éditeur.
    Au fil de ce qui prend les apparences d'une fable sociale et d'un marivaudage grinçant, Anna Rozen, avec un art certain du tacle et du faux ami, excelle à faire sentir au lecteur la lente avancée des ombres et, inexorable, la pesante montée du désenchantement.

  • La traversée de la Seine est, pour certains, au moins aussi cruciale que celle de la Méditerranée. Livré aux affres de la sectorisation, Paul va, pour sauver sa fille au bord du naufrage scolaire, commettre l'irréparable. Il n'y a pas que chez les Gilets jaunes que l'on en bave, on souffre aussi dans la petite-bourgeoisie urbaine où les adultes sont de vrais enfants et les enfants quelque peu égarés.
    Ce roman n'est qu'une farce tragique mais par bonheur, la réalité est bien pire.

  • Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Solstices terrassés et Mémoire seconde ont paru pour la première fois dans la revue et aux éditions Mai hors saison, en 1983 et 1984. Translucide est un texte inédit.

  • La plupart des poèmes que propose La Paix des jardins ont été écrits à deux époques : les années 1920 puis les années 1950. Dans la première (il a une vingtaine d'années), ce sont des sortes de romances, où la mélancolie se marie au cocasse et engendre une tonalité particulière, manifestant des parentés avec celles de Toulet, Levet, Laforgue ou Kipling, et où apparaît déjà tout le bric-à-brac imaginaire propre à l'auteur. Les poèmes de la fin (dont celui qui donne le titre au recueil) sont souvent plus graves, et peut-être plus beaux.

  • Denis Tillinac, romancier, essayiste et ici poète, nous invite à un cérémonial intime : traverser son Pont des regrets, un bouquet de poèmes qu'il dévide comme les couplets d'une romance villonesque, comme les longues stances d'un blues verlainien. Un recueil qui incite à la flânerie, qu'on lit en douceur, qui nous désaltère comme une source retrouvée, pour sentir là, présente et inentamée, la mémoire vive garante de survie, gardienne du présent.



    Éparpillé en proses diverses, mon imaginaire d'écrivain a toujours retrouvé ses ports d'attache dans l'aventure poétique. Souvenirs obsédants, émotions glanées sur le fil de l'instant, songeries idéales, aveux peu glorieux, regrets embrumant des plages de bonheur - me voilà tout entier dans ce kaléidoscope.
    Denis Tillinac

  • Les étrangers

    Didier Delome

    Dans ce deuxième roman, Didier Delome est amené à se remémorer, à l'occasion d'un baptême familial, d'où il vient, tout simplement, mais sans pardon, à passer les siens en revue, à tracer une ligne rouge vif sous les colonnes gains et pertes pour apurer les comptes familiaux. D'où cette chronique au long cours, cet entrelacement de témoignages à chaud et à vif, zigzaguant entre les amertumes du passé et les médiocrités du présent. Et toute la parentèle et la fratrie d'être convoquées, avant tout sa si belle et si honnie maman « gouine », convoitée bec et ongles par le Tout-Gomorrhe, promise à une vieillesse atroce, à ses maîtresses jet-setteuses, Lucienne et Monique, Loulou de Montmartre, grand chambellan lyrique de la scène trave et des nuits gays, Trésorette et M. Limonade, roi du soda. Une parade sauvage que, enfant triste et brinquebalé puis adolescent aventureux et fugueur, il suit d'un oeil amer et vengeur. Une chronique incandescente des nuits parisiennes des années cinquante, soixante et soixante-dix.

  • À quoi ressemblait le modèle de la duchesse de Guermantes ? Colette a-t-elle eu de mauvais exemples à la maison ? Peut-on compter sur un festival de poésie pour redynamiser une région ravagée par le chômage ? Est-il encore possible d'enseigner Racine après la vague Mitou ? Madame Rolland était-elle la dernière des lyriques ? Peut-on boire et conduire jusqu'à Lépanges-sur-Vologne ? A toutes ces questions brûlantes et à d'autres encore que vous ne vous étiez jamais posées, Des écrivains imaginés apporte une réponse.
    Pour des raisons triviales liées à la longueur des procès en diffamation, Des écrivains imaginés se refuse à évoquer des gens qui ne sont pas morts, enterrés et rongés par les vers depuis au moins vingt ans. De même l'auteur n'a choisi que des écrivains à ayants-droit placides. Vous pouvez par contre compter sur ce livre pour traiter avec une rigueur extrême Antoinette Deshoulières (morte en 1694) et Charles d'Orléans (1465).

  • L'admiration, c'est comme la boxe ! Un noble art qui réclame de savoir danser, mais danser sous l'insoutenable et soudaine emprise de l'enthousiasme, d'avoir le don de frapper juste et fort, les mots décochés droit à un plexus plus solaire que jamais, qui soulèvent le lecteur, enflent l'auditoire comme une bourrasque ! Et cet art d'adorer, d'aimer à ras bord, de se laisser saturer par la joie, le pianiste Romain Villet le possède, en vit, en soi et sur scène, plus qu'aucun autre. Celui qui le comble et l'électrise est cet Himalaya de tendresse harmonique, ce colossal bouddha joyeux, ce stellaire moissonneur de notes, cet Hercule aux mains de fée qui sue le swing et dissémine en riant de scintillantes gerbes de sons, l'homme nommé Oscar Peterson sous les doigts duquel les 88 notes du clavier tournent à la pépiante volière de paradis. Certes, il y a Erroll Garner, Thelonious Monk, Bud Powell ou Lennie Tristano, mais Oscar Peterson affiche un plain-pied serein, une grâce souriante et une évidente consanguinité avec l'enchantante puissance du verbe de My Heart Belongs to Oscar.
    Un vertige que Romain Villet nous communique au fil de deux autres textes où s'épanouit sa foi dans le jazz, le dieu de l'instant, « arme de séduction lascive », son amour du trio, sainte trinité sonore, « mariage à trois du rythme, du spleen et de la révolte », un triptyque où se dit sa zigzaguante histoire d'amour avec cette musique dont « le swing fait battre la chamade au coeur de l'univers ».

  • L'embacle

    Dazy Sylvie

    « Embâcle » désigne l'obstruction du lit d'un cours d'eau par un amoncellement de glace.
    Dans ce roman de Sylvie Dazy - son deuxième après Métamorphose d'un crabe, l'étonnant parcours d'un gardien de prison -, le grumeau s'appelle Paul, Paul Valadon, un veuf au rebut, tout perclus et reclus, qui a deux amours : les bêtes et les restes. Il dorlote les unes et empile les autres dans une bicoque que le compactage effréné de tous les détritus a mué en déchèterie d'Ali Baba, en écomusée de l'ordure domestique.
    Et ce que Paul, habitant de cette ville encerclée par deux fleuves ombrageux, contrarie, c'est le flux du fric et des affaires, le prurit de rénovation qui veut changer le vieux quartier de la Fuye, frère du populaire la Varenne, en un boboland juteux pour ses promoteurs et décontracté pour ses nouveaux habitants. Se tisse alors un filet de démarchages et de contacts, une toile d'araignée de poisseuses prévenances, autour de lui, et d'autres comme lui : Malick, le cafetier de la place, mesdames Denise et Rameau, relogées (délogées), sous le regard de Louise, l'émouvante assistante sociale harcelée par son passé.
    Un roman sur l'art de faire front, de résister à la montée des eaux, celles du fleuve, du passé, de l'histoire en attendant l'Apocalypse.

  • Elles en veulent toutes ! Un enfant. C'est de leur âge et c'est, paraît-il, dans l'ordre des choses.
    Que faire ? Peut-on échapper à cet ordre des choses ? Telle est la question à quoi Félix va tenter de répondre.
    C'est ce que nous raconte Jean-François Pigeat avec ce style qu'on lui connaît où, en dépit des intermittences du coeur et de la cruauté des situations, jamais la cocasserie, la dérision et l'humour ne manquent, non plus que l'émotion.

  • Peine perdue

    Kent

    Vincent Delporte, musicien entre deux âges sur le point de partir en tournée, apprend le décès soudain de sa femme, Karen. Il s'étonne de n'éprouver aucun chagrin. Tandis qu'il prend la route, il cherche à comprendre la raison de son indifférence en se remémorant les années passées. Mais les souvenirs ne sont qu'une part de la vérité et l'amour n'est pas ce que l'on croit.

    C'est un puzzle, chaque pièce compte. Surtout la dernière.

  • Marcher sur les bas-côtés du Groland avec Hara Kiri et Fluide Glacial dans le sac à dos, c'est partir dans tous les sens. Sens interdits et giratoires qui te paumeront dans des histoires de paumés, dont toi-même, déboussolé, tu ne reviendras pas.

  • Les Dupes

    Jean Dutourd

    Jean Dutourd a trente-neuf ans et onze livres à son actif lorsqu'il publie Les Dupes, en septembre 1959. Connu du grand public pour Au bon beurre (1952) et Les Taxis de la Marne (1956), il est alors l'un des écrivains les plus en vue de sa génération. Les Dupes occupe une place à part dans son oeuvre : il s'agit de son premier recueil de nouvelles, un genre qu'il abordera peu mais dans lequel il excellera toujours.

    Trois histoires d'inspiration comique composent Les Dupes. Dans la première, Dutourd nous conte les trépidantes aventures d'un jeune homme qui croit qu'on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu'il entreprend tourne toujours à l'inverse de ce qu'il désire ! Détail cocasse : son professeur de philosophie n'est pas sans rappeler Jean-Paul Sartre. La deuxième nouvelle nous montre un révolutionnaire allemand du XIXe siècle qui s'imagine dur comme fer que le monde évoluera dans un certain sens : ses prédictions (et ses rencontres avec Lamartine, Hugo et Clemenceau) ne manquent pas de sel. Quant à la troisième nouvelle, elle relate un étrange tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Les Dupes s'achève sur un curieux épilogue où Dutourd nous donne à lire un article furibard que la deuxième nouvelle (initialement publiée dans la NRF en 1958) avait inspiré à André Breton : le pape du surréalisme y fulmine admirablement.



    En 1959, la critique accueille avec faveur Les Dupes : c'est drôle, alerte et percutant ; Dutourd manie avec brio des registres fort différents ; on passe en sa compagnie un délicieux moment... Dans une lettre à Jean Dutourd, Jean Giono clame son enthousiasme : « C'est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court ! » Jamais réédité depuis 1959, Les Dupes est l'un des meilleurs livres de Jean Dutourd - et l'un de ceux par lesquels on suggérera volontiers d'aborder son oeuvre.
    Nous profitons de cette réédition pour publier en appendice un document récemment retrouvé dans ses archives : une lettre de Breton à Dutourd, datée de 1955, qui jette une lumière vive sur les affres que l'auteur de Nadja traversait à cette époque.

  • Natchave

    Alain Guyard

    Jusqu'à il y a peu, en philosophie, antique patrie du concept poli à la main et de la dialectique fin moulue, Alain était synonyme de commerce pondéré, de sagesse en trois points et de radicalisme sur coussin d'air. Enfin Guyard vint. Guyard le goliard, le poissard, le soudard, nous rappelant que les Alains, long time ago, furent une tribu des plus barbares. Avec lui philo se fit folie, défroqua la toge, mit les doigts dans le nez et dans la prise, se risqua aux mauvais lieux et substitua au portique de Zénon ceux que Dame Sécurité impose à l'entrée des centrales.

    En témoignent à la barre les trois titres qu'icelui publia au Dilettante, on l'y voit philosopher au coeur de la taule, frôler le ravin avec des Gitans et s'encanailler la sagesse avec tout ce que le monde compte de marginaux.

    À lire Natchave, son quatrième titre, le dossier de l'auteur s'épaissit : natchave, en bel argot, signifiant « s'en aller, partir, se faire la belle ». S'y démontre en effet ce que le futur pensant retiendra comme « le théorème de Guyard ». Énonçons : « La profondeur de la pensée est fonction de l'usure des semelles. » À savoir que si, quelqu'un se dit penseur, matez-lui les tatanes : pures d'éraflures, vous avez affaire à un rentier du logos, un de ces fonctionnaires du cogito qui touillent la soupe conceptuelle dans un sens puis dans un autre ; mais, si elles sont usées jusqu'à la corde ou si le crèpe est fourbu, sans doute avez-vous touché un vrai, un tatoué du jus de crâne.

    Car le philosophe va et sa pensée va de concert, marche, rôde, randonne, dort dehors et rentre tard, passe en fraude. Au fil de ce flamboyant et turgescent traité de philosophie à grandes foulées, Guyard nous modèle un Socrate SDF, lointain disciple des chamans thraces, nous cisèle un portait d'Antisthène l'anti-système, maître de Diogène, déroule l'histoire des goliards, escholiers en rupture de colliers académiques et de bancs de galère scolastique, entrelardant le tout de tranches de vie juteuses, guyanaises, camarguaises et surtout gitanes. Tous les chemins mènent aux Roms.

  • Jours de dèche

    Didier Delome

    Est dans la dèche qui a déchu, a déchu qui est en déchéance, qui est tombé, s'est retrouvé, tel un déchet, à ras de terre, à fleur de sol.
    Pour le poissard, le dénué, s'amorce alors des jours de misère qui comptent triple et qu'il va falloir endurer en avançant sur les coudes, patiemment et sans trembler.
    Ce sont pareils jours que nous chronique par le menu Didier Delome. Jusqu'à un certain moment, sa vie de galeriste parisien, de dispendieux dandy, « était une fête où tous les vins coulaient », une fiesta surpeuplée dont il fendait la foule, verre en main et perroquet à l'épaule. Puis tout s'est défait, a sombré dans un chaos dépressif, une nuit poisseuse, grouillante de cafards, que le suicide, raté, ne peut engloutir et s'achève par l'intervention des huissiers. Out. À la SPA les aras, à l'encan l'art et à la rue l'homme du monde. On assiste alors, narré jour après jour, à une infatigable reconquête de soi, à un méthodique et impitoyable exercice de reconfiguration : vie chiche, à la piécette près, survie au cordeau, chaque objet comptant, mesurer les déplacements et surtout faire face, faire avec autrui, renouer.
    De Villiers-le-Bel à Reuilly-Diderot, du RER à la dérade permanente, d'un hébergement l'autre, rue après rue, au fil d'entretiens d'embauche sans vrais lendemains, le personnage surnage, espère, redoute. Rien ne vient. Seul sol ferme où, sans bâtir, faire germer : l'écriture, là, présente. Alors écrire envers et contre tout. En espérance. Demain est un autre jour.

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