Presses universitaires de Lyon

  • C'est à une passionnante enquête au coeur des archives que nous convie Olivier Faure, entre impasses et découvertes, suspense et rebondissements. Il suit le parcours d'un obscur épicier ambulant de la région de Tarare (près de Lyon) qui, au xixe siècle, réussit en leurrant les autorités à obtenir le titre d'officier de santé. Au fil du récit, la personnalité complexe de Jean-Pierre Françon se dessine, imprégnée par la société de l'Ancien Régime (en matière de commerce, d'économie, de rapports sociaux...) et poussée par un caractère fort et une intelligence sociale qui vont lui permettre d'échapper au déterminisme et de s'élever au-dessus de sa condition. C'est également le portrait d'une profession qui se révèle : celle des officiers de santé, qui n'ont pas suivi les études nécessaires pour devenir médecins et parcouraient les campagnes pour apporter les soins qui faisaient défaut à la population, parfois de façon peu orthodoxe ou aux dépens des malades eux-mêmes. Tout comme celui du Pinagot d'Alain Corbin en son temps, le cheminement du Françon d'Olivier Faure vient éclairer l'histoire de France et de son peuple d'une nouvelle lumière, certes ténue mais désormais essentielle.

  • Yves Grafmeyer est une figure marquante de la sociologie urbaine française. Présentateur et traducteur à la fin des années 1970, avec Isaac Joseph, de plusieurs textes majeurs de l'école de Chicago, auteur au début des années 1990 d'un manuel de sociologie urbaine qui aujourd'hui encore constitue une référence, mais également chercheur ayant produit de très nombreux travaux et écrits de premier plan sur les processus de ségrégation, les logiques de peuplement, les manières d'habiter ou encore les sociabilités urbaines, il a joué un rôle important dans la promotion de cette discipline en France. Sociologue de la vie urbaine plus que de la ville, il est aussi plus largement un grand sociologue qui a activement contribué à la structuration et à l'animation de la recherche en sciences sociales, à Lyon et à l'échelle nationale, et qui a formé plusieurs générations d'étudiants. Ce livre qui lui est consacré présente, sous la forme d'entretiens, son itinéraire professionnel, la genèse, les objets, les enjeux et les résultats de ses travaux de recherche, ainsi que les notions sociologiques majeures qu'il a mobilisées. Il permet ensuite de découvrir ou de redécouvrir une sélection de textes particulièrement significatifs de sa production, et se termine par les témoignages de quelques-uns de ses collègues.

  • Pour les sciences sociales, l'enquête de terrain est incontournable. Mais alors que l'approche classique se fonde sur l'opposition traditionnelle entre terrain et bureau et sur l'objectivité supposée du chercheur, le travail in situ est appréhendé ici comme une zone accidentée, une expérience dont les rugosités, les malentendus et les perturbations constituent la matière même de la recherche. À la croisée de plusieurs pratiques, les auteurs de cet ouvrage déjouent les lignes établies en créant des situations inédites susceptibles de révéler la société sous un jour nouveau. L'expérience artistique (théâtre, performance, cinéma) alimente le questionnement anthropologique, tandis que le renouvellement de perspective est envisagé à partir du réexamen critique de l'ensemble des processus d'écriture et de restitution. Cette immersion dans les errements de la recherche ne manquera pas d'interpeller le lecteur, qu'il soit anthropologue ou artiste.

  • On considère souvent que le xixe siècle a vu la naissance de la « civilisation du journal ». C'est ignorer l'importance quantitative et qualitative de la presse périodique du xviiie siècle et les études importantes qui lui ont été consacrées depuis une trentaine d'années. Cet ouvrage entend montrer que non seulement les journaux du xviiie siècle n'étaient pas prisonniers de pratiques archaïques et sclérosées, mais qu'ils présentaient des traits d'une modernité qui les rend aujourd'hui plus pertinents à certains égards que ceux du siècle suivant. En effet, tandis que de nos jours le modèle du grand quotidien d'information, produit à grands frais par de nombreux journalistes et reporters, semble péricliter, un modèle plus ancien s'impose à nouveau - sur Internet notamment : celui de la petite entreprise animée par une équipe réduite, qui recueille et habille des informations produites par d'autres et fait appel à une communauté de contributeurs bénévoles. Les études rassemblées dans ce livre proposent, à travers des exemples tirés de la presse anglaise, française et espagnole, une exploration originale des nouvelles formes journalistiques qui émergent alors, du courrier des lecteurs à la rubrique nécro­logique, tandis qu'apparaissent les premières « campagnes de presse », dont la querelle très médiatisée entre Rousseau et Voltaire.

  • Omniprésent dans les médias, mais aussi dans le champ politique et dans le langage ordinaire, le terme « bobo » n'est pas neutre. Son usage et ses variantes (« boboïsation », « boboïsé ») tendent à simplifier, et donc aussi à masquer, l'hétérogénéité des populations et la complexité des processus affectant les espaces urbains qu'ils prétendent décrire. En réduisant les « bobos » à des caricatures, on juge des caractères, des intentions et des volontés, en oubliant que les représentations et les pratiques des individus et des groupes sociaux prennent place dans des trajectoires singulières et un monde hiérarchisé. Ainsi, scientifiquement parlant, les bobos n'existent pas, et des expressions telles que « boboïsation » ou « boboïsé » ne conviennent pas pour saisir et caractériser la diversité des logiques et des mécanismes, voire, parfois, les contradictions à l'oeuvre dans les phénomènes de « gentrification ». C'est ce que montre cet ouvrage, qui propose un regard historique et sociologique sur le mot « bobo » et ses usages dans les univers médiatiques, politiques et culturels, comme dans les discours des populations impliquées.

  • Après plusieurs décennies de progrès constant, l'Europe fait face à une nouvelle vague d'opposition à l'égalité de genre et aux droits sexuels, des revendications rassemblées sous le vocable de « théorie » ou « idéologie » du genre. Cette opposition se manifeste à propos d'enjeux divers, comme l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, l'avortement, les technologies de reproduction, l'éducation sexuelle, les législations antidiscriminatoires ou les droits des personnes trans. Comment un concept universitaire comme le genre, repris par une organisation religieuse telle l'Église catholique romaine, a-t-il pu se convertir en un puissant outil de mobilisation et devenir la cible de mouvements sociaux ? Comment ces discours et ces formes de mobilisation traversent-ils les frontières ? Qui sont les acteurs de ces mouvements ? À partir de l'étude des mouvements anti-genre de treize pays européens, dans une approche transnationale et comparée, cet ouvrage présente les points de rencontre entre mobilisations religieuses, populisme de droite et angoisses nationales dans l'Europe d'aujourd'hui.

  • Depuis son invention par Serge Doubrovsky en 1977, le concept d'autofiction n'a cessé d'évoluer et de stimuler la réflexion sur la production romanesque. Depuis quelques années, le phénomène littéraire semble gagner le monde arabe. Certains écrivains s'en réclament, d'autres s'en accommodent et d'autres encore préfèrent employer divers concepts pour définir leur pratique romanesque. Cette nouvelle terminologie peut-elle attester l'émergence d'un « nouveau genre » dans la littérature arabe ? Dans cette première étude consacrée à l'autofiction dans la littérature de langue arabe, Darouèche Hilali Bacar se propose de reconstruire une histoire du roman et de l'autobiographie qui montre la pertinence et la fécondité de l'hybridation générique. Du récit de voyage (rihla) aux autobiographies romancées, en passant par la néo-maqâma, le roman de formation et l'autobiographie altérisée ou déguisée, on suit, pas à pas, la genèse de l'écriture autofictionnelle en langue arabe. L'analyse des textes de Mohamed Choukri, Sonallah Ibrahim et Rachid El-Daïf permet au lecteur d'observer au plus près la pratique autofictionnelle, d'en comprendre les mécanismes et les motivations. À partir de ces trois exemples, Darouèche Hilali Bacar propose d'établir un modèle d'autofiction arabe et de définir les thèmes qui pourraient s'appliquer à de nombreux textes modernes et contemporains.

  • Dans la seconde moitié du xviiie siècle, en Grande-Bretagne, sous l'influence des travaux des philosophes empiristes et des théoriciens du sublime, une partie de l'ancienne rhétorique se recompose, à travers le questionnement des figures, en une nouvelle « poétique des passions » de laquelle sortira le « premier romantisme ». Pour comprendre cette évolution, Catherine Bois nous fait voir les connexions denses et complexes qui, dans les textes littéraires et critiques, lient langage, raison et passion en un réseau où se réarticulent des enjeux rhétoriques essentiels depuis l'Antiquité. Pour elle, le langage lyrique investi par l'affect conserve, tout en les modifiant, certains usages et principes de la rhétorique générale. Organisé chronologiquement, l'ouvrage présente les sources théoriques de l'analyse, puis les confronte aux oeuvres poétiques de Thomas Gray, William Collins, William Blake, William Wordsworth, et de plusieurs poétesses britanniques du XVIIIe siècle.

  • Depuis la fin du xxe siècle, un pan de la critique universitaire s'est montré soucieux d'offrir aux études francophones un soubassement épistémologique capable d'asseoir leur légitimité. Le présent ouvrage se situe résolument dans ce sillage. Son originalité tient sans doute à la contribution d'écrivains et d'étudiants conviés à participer à cet effort réflexif. Adoptant une composition polygraphe qui mêle articles scientifiques, essais et entretiens, ce livre esquisse un inventaire des concepts, pratiques et méthodes permettant d'appréhender les écritures francophones du xxie siècle commençant. Il fait ainsi surgir ou resurgir quelques grandes questions et met en relief certaines nécessités : reconsidérer le concept même de francophonie, inclure la variété de ses espaces et de ses corpus, mais aussi sortir les études francophones de leur confinement. Plus globalement, il s'agit d'élaborer de nouveaux cadres théoriques pour repenser l'espace, le temps et l'histoire littéraire.

  • En 2013, Abdellah Taïa déclare à un journaliste : « Pour moi, écrire - même quand il s'agit de "fiction" -, c'est raconter son origine, son monde premier, ses premiers cris. » L'écriture de soi est au coeur de l'oeuvre de cet auteur engagé, premier écrivain marocain à avoir dévoilé son homosexualité. Brassant matériaux littéraire et cinématographique, paratexte et éléments biographiques, Jean-Pierre Boulé retrace avec minutie le parcours de cet écrivain hors normes, mettant en lumière des thèmes comme le deuil, la spiritualité ou la famille, qui hantent la parole de Taïa. Enrichie d'un entretien avec Abdellah Taïa ainsi que de trois récits inédits en français, cette étude est le premier essai critique consacré à l'écrivain marocain, aujourd'hui internationalement connu.

  • Voici plus de trente ans que l'autofiction nourrit les débats critiques et universitaires, et le concept va aujourd'hui bien au-delà d'un phénomène littéraire franco-français. Ce volume en est témoin, à travers ses explorations internationales. L'autofiction déjoue aussi les limites artistiques par son exposition à la photographie, au dessin ou au cinéma. Elle dépasse enfin les frontières sociopolitiques, montrant que l'écriture de soi ne peut être qu'écriture engagée avec l'autre. Un voyage, donc, aux lisières de l'autofiction (ou plutôt de ses définitions les plus étroites), lors d'un colloque qui réunissait à Cerisy chercheurs, écrivains et artistes d'horizons divers, autour de discussions, de lectures et d'entretiens variés. En sont issus aussi bien des textes théoriques permettant d'actualiser notre réflexion sur l'autofiction, que des textes proprement littéraires.

  • Poursuivant ses travaux sur l'espace autobiographique et ses ambiguïtés génériques, Philippe Gasparini propose dans ce volume une exploration résolument historique du je écrivant, d'Isocrate à Annie Ernaux, en passant par Chateaubriand et James Joyce : « Malgré leurs avancées, il m'a toujours semblé que les études consacrées aux écritures du moi péchaient par essentialisme anhistorique. » Or l'investissement progressif du champ littéraire par la pulsion autobiographique lance un défi à la compréhension critique. Les études rassemblées ici n'ont d'autre ambition que de dessiner un itinéraire dans ce maelstrm de je en quête de légitimité culturelle. Chemin faisant, l'auteur analyse les stratégies d'hybridation à l'oeuvre dans de nombreux textes. Il décrypte les spécificités du contrat de lecture proposé au lecteur, et livre ainsi une définition éclairante de l'autofiction, ce (mauvais) genre qui n'en finit pas de faire débat.

  • Comment les musiques et les récits sonores accompagnent-ils la formation des mémoires collectives ? Quelles places occupent-ils au sein de sociétés et de régimes d'historicité pluriels, et comment sont-ils susceptibles d'y faire archive ? Quelles fonctions jouent alors l'ethnologue, l'ethnomusicologue, l'historien ou le sociologue dans la production et l'utilisation de ces sources ? Les contributions de cet ouvrage explorent ces questionnements, en décrivant la constitution de fonds d'archives, les méthodes de recueil de documents musicaux sur le terrain, et leur usage pour la connaissance des mémoires. À partir d'études de cas ciblées, l'ouvrage interroge la façon dont les acteurs contribuent à la formation, à la circulation et à l'usage de fragments de mémoire voyageant par-delà les lieux et les époques. Il part d'études situées en dehors des territoires précédemment balisés par l'ethnomusicologie de l'Europe et de la France, pour mettre en lumière, dans des aires géographiques différentes, les relations existant entre archives et musiques.

  • Si elle a longtemps été l'apanage des géographes et des historiens, la notion de frontière cristallise depuis plusieurs années un ­intérêt croissant au sein des sciences sociales, au point d'avoir désormais conquis le statut de concept sociologique. Qu'est-ce qui se joue à la frontière entre espaces sociaux, mondes professionnels et jeux institutionnels ? Comment les spécialistes d'un espace d'activité traversent-ils les frontières sociales pour intervenir dans un autre espace, à quelles conditions, à quel prix, avec quels bénéfices ? Comment s'articulent la matérialité des lignes de démarcation et leur réalité symbolique dans les perceptions et les représentations des intéressés ? Sur la base d'enquêtes empiriques menées sur une diversité de terrains, ce livre s'empare de la question classique des divisions des sociétés différenciées pour l'éclairer sous un jour nouveau. Les rapports entre logiques professionnelles, tout particulièrement au sein des mondes de l'art et de la culture, et les formes d'engagement civique ou politique sont au coeur de cette exploration.

  • L'Europe est-elle un espace de représentation et d'action politique incontournable ? En prenant pour objet la Confédération paysanne et ses représentants nationaux, cet ouvrage analyse la manière dont un syndicat se saisit (ou non) de l'Europe pour en contester la politique. Grâce à une enquête qui mêle archives, entretiens approfondis, observations sur le terrain et traitement d'un questionnaire, l'auteure invite à une plongée dans le travail de production et de représentation des positionnements syndicaux face à un défi majeur : la politique agricole commune (PAC). En questionnant les conditions sociales du passage à l'Europe, l'étude déploie aussi une sociologie de l'européanisation et bat en brèche la fausse évidence d'une scène ouverte à la défense de tous les intérêts et s'imposant comme nouvelle opportunité politique. L'Europe n'est toutefois pas sans effet sur l'organisation syndicale : les débats internes sur la PAC révèlent les tensions relatives aux modalités d'action ainsi qu'un processus de spécialisation du travail militant.

  • Depuis les années 1990 et les réformes économiques mises en place au Maroc, des jeunes gens investissent régulièrement les rues de Rabat, de Bouarfa ou de Sidi Ifni, inventant une nouvelle forme de lutte contre la précarité. Ces personnes formées et diplômées sont pourtant au chômage et poursuivent un seul but : obtenir un emploi dans la fonction publique. Qu'est-ce qui incite ces hommes et ces femmes à braver sans cesse les autorités en occupant l'espace public ? Comment les différents groupes qui mènent ce combat se sont-ils construits et renforcés ? Et surtout, trente ans après, pourquoi ces groupes, dont le rêve serait de « mourir de succès », continuent-ils de manifester ? Pour répondre à ces interrogations, Montserrat Emperador Badimon étudie l'émergence de ces multiples groupes, les caractéristiques de leurs adhérents, leur organisation et leurs tactiques protestataires. Elle analyse également les relations complexes qu'ils entretiennent entre eux et avec le pouvoir, le potentiel disciplinateur de la « récompense-emploi » n'étant pas négligeable. Plus largement, cette synthèse originale donne à penser les mouvements sociaux en contexte coercitif.

  • C'est le Professeur Y. Lequin qui eut, en 1976, l'idée de ce travail sur les hopitaux. La date n'est pas indifférente puisque cette année vit la parution du Surveiller et punir de Michel Foucault. Il était tentant pour les historiens, tout à la fois séduits et irrités par l'ouvrage, de vérifier concrètement certaines hypothèses exposées. Par leur importance et la richesse considérable de leurs archives, les Hospices Civils de Lyon fournissaient un exemple idéal pour ce genre de travail. Celui-ci fut d'abord entrepris dans cette optique, mais les recherches firent apparaître bien d'autres centres d'intérêt. [...] On ne trouvera pas ici une étude exhaustive des Hospices Civils de Lyon dans la première moitié du XIXe siècle, mais un exemple des relations qu'entretiennent l'hôpital et la société. Pour mieux en rendre compte on a choisi de miser sur le concret, de laisser la parole aux témoins, à tous les témoins, même les plus obscurs, de préférer le fonctionnement réel aux règlements. Les sources hospitalières, et en particulier l'impressionnant courrier, ont seuls permis le respect de cette règle. Se dépouiller des schémas de pensée contemporains est le premier devoir de l'historien. Comme l'hôpital du XIXe siècle est bien loin du nôtre, on s'est souvent abstenu de donner une vision trop exclusivement statistique de ce monde foisonnant dont la rationalité n'est pas la caractéristique première. On s'est efforcé de regarder hors de l'hôpital, de jeter quelque éclairage sur les diverses conceptions de l'assistance et de la santé, de confronter les archives hospitalières et d'autres sources d'archives publiques, car l'hôpital est finalement tout autre chose qu'un monde clos.

  • Comment avons-nous pu si longtemps croire que le XVIIIe siècle avait ignoré la pensée de la mort ? Comment peut-on répéter depuis deux cents ans que nos « Philosophes » ont éludé le scandale de la mort ? Les questions dont est sorti ce livre mènent loin, et jusqu'à nous-mêmes. Découvrir le siècle des lumières aux prises avec ses observations et ses fascinations, c'est mieux estimer sa grandeur ; c'est aussi mieux comprendre l'aventure révolutionnaire et les expériences du XIXe siècle. Et c'est reconnaître nos propres hantises, nos espoirs inquiets.

  • À lire ou relire les travaux nombreux et parfois anciens consacrés au système scolaire par les sociologues surtout, mais aussi par les historiens, on a le sentiment que tout a été dit sur notre école et, en même temps, que plusieurs aspects importants, voire essentiels, restent mal éclairés. C'est ainsi que toute une série de travaux et de discussions approfondies ont porté sur les inégalités sociales face à l'enseignement et sur le rôle du système d'enseignement dans le maintien des inégalités sociales. De plus, depuis L. Febvre jusqu'à C. Baudelot et R. Establet, on a insisté sur le manque d'unité de notre système scolaire, sur la dualité de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire, soit en référence à l'idéal démocratique d'une école unique, soit en référence à l'analyse marxiste de la division des sociétés capitalistes en (tendanciellement) deux classes antagonistes. Mais d'abord on ne peut plus parler de dualité aujourd'hui comme on en parlait avant la seconde guerre mondiale, à une époque où les lycéens ne passaient pas par la communale et où les élèves de l'école primaire n'accédaient, sauf brillantes exceptions, qu'à l'école primaire supérieure. De plus, les auteurs de L'École capitaliste en France, après avoir posé l'existence de deux réseaux (primaire-professionnel et secondaire-supérieur) de scolarisation, doivent reconnaître qu'investie d'un double rôle « l'école primaire divise », c'est-à-dire ventile les élèves entre les deux réseaux ; ils nous montrent la même inculcation idéologique - sous des formes différentes - à l'oeuvre dans toute l'école ; enfin ils ont quelque mal à différencier les méthodes pédagogiques des deux réseaux. Si l'on ajoute qu'il fut une époque où la distinction entre petites écoles et collèges paraît avoir été assez floue, que selon certains historiens enfants de paysans et de bourgeois se côtoyaient sur les mêmes bancs au moins jusqu'au XIXe siècle, et qu'aujourd'hui comme hier les problèmes de réformes pédagogiques affectent primaire et secondaire, il faut admettre que la question de l'unité et de la diversité de l'école n'est pas simple.

  • L'hostilité de Lawrence Lessig à l'égard des dérives monopolistisques et des excès de la réglementation, notamment celle du droit d'auteur, ne se fonde pas sur des présupposés idéologiques, mais sur une analyse précise, illustrée par de nombreuses études de cas, des conséquences catastrophiques pour l'innovation et la créativité que ne manqueront pas d'avoir les évolutions récentes de l'architecture de l'Internet. De plus en plus fermée, propriétarisée et centralisée, celle-ci est en train de stériliser la prodigieuse inventivité à laquelle l'Internet a pu donner lieu à ses débuts. Historien scrupuleux des trente années de développement de ce moyen de communication interactif, d'échange de connaissances, de création de richesses intellectuelles sans précédent, Lawrence Lessig pose le problème en juriste, mais aussi en philosophe et en politique. C'est une certaine idée du partage des savoirs et de la création artistique qui est en jeu dans les tendances actuelles qui dénaturent les principes démocratiques de l'Internet originel. Cette étude parfaitement documentée est aussi un pressant cri d'alarme.

  • C'est dans un large cadre géographique que s'inscrit le travail d'Yves Lequin : Lyon et sa mouvance directe mais aussi le bassin de la Loire, le Dauphiné, la Savoie, le Bugey, le Vivarais, les montagnes du Roannais et du Beaujolais ; il évite ainsi à la fois l'étroitesse de la monographie et les faux-semblants du cadre national confondu avec les appareils parisiens. Livre d'histoire sociale de la classe ouvrière, il éclaire la vie et l'action de ses organisations par les modalités de l'industrialisation, par les évolutions de la vie matérielle et culturelle, par la sociologie des groupes où elles s'insèrent. L'image qui en sort rompt avec l'idée habituelle d'une évolution linéaire. Yves Lequin oppose fortement deux périodes séparées, grossièrement par la grande dépression des années 1880-1890 qui coïncide avec une profonde mutation de toute l'économie régionale. Jusque-là, l'industrialisation n'a pas été rupture mais développement parti de loin ; aussi les groupes ouvriers renforcent-ils leur cohésion en augmentant leur nombre, même si la médiocrité des conditions de travail et de vie correspond bien aux descriptions du temps ; autour du métier naissent des mouvements collectifs et une prise de conscience très précoces d'où sortent des organisations professionnelles d'une puissance insoupçonnée et qui atteignent leur apogée à la veille des années 1880. C'est après 1890, la reconversion totale de l'industrie régionale qui brise leur base militante ; la Belle Époque est un temps d'inquiétudes et d'incertitudes malgré l'amélioration du niveau de vie ; avec la disparition du « métier » liée à une déqualification générale du travail, disparaît ou s'affaiblit l'identité collective. C'est en fait une nouvelle classe ouvrière qui est en train de naître, encore incertaine d'elle-même et souvent prisonnière de conduites revendicatives ou politiques héritées du XIXe siècle, inadaptées au siècle qui naît.

  • Des "prophètes du passé" aux "utopies" socialistes, Jean-René Derré s'interrogea sur l'implication politique de l'acte d'écrire, le lien entre idéologies, littérature et faits de civilisation. En hommage à sa mémoire, ses amis, ses collègues de l'U.E.R. de Lettres de l'Université Lyon II ont réuni nombre de ses articles. Le recueil n'est pas exhaustif, mais il regroupe des études disséminées dans des revues savantes et d'autres qui, lors de la disparition brutale de notre ami, étaient trop récentes encore pour la publication. Dans ces textes d'intérêt majeur pour l'historien des idées, on retrouvera la pénétration, la largeur de vues et de culture d'un grand comparatiste.

  • On entend aujourd'hui davantage parler de « sectes » que d'« hérésies ». Si ces dernières semblent reléguées aux temps lointains, les « sectes », quant à elles, seraient contemporaines. Or une telle grille de lecture est erronée. Cette étude, privilégiant le cas français mais s'appuyant aussi sur d'autres espaces et d'autres traditions religieuses que le catholicisme, entend proposer un parcours depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à nos jours. On constatera ainsi l'ambiguïté des notions de « secte » et d'« hérésie », ainsi que l'évolution de l'emploi de ces termes. Il s'agit aussi, en miroir, de revenir de manière inédite sur ce qu'est l'orthodoxie en religion. Elle se constitue le plus souvent par la nécessité de se définir face à des contestations qui apparaissent au gré des circonstances sociales, politiques, culturelles ou économiques - mais détient-elle la vérité ?

  • Cette étude originale reconstitue et interroge les itinéraires de 773 hommes et femmes qui ont abjuré la confession protestante à Lyon dans la deuxième moitié du xviie siècle en s'adressant à la compagnie de la Propagation de la foi. Qui étaient ces individus ? Comment expliquer leur geste ? Leurs histoires personnelles et familiales, reconstituées au fil d'archives diverses, nous disent quelque chose d'essentiel sur les raisons multiples qui conduisent à un choix très particulier et extrêmement complexe. L'étude précise de ces cas individuels, saisis dans les différents contextes qui les éclairent, permet enfin de formuler des hypothèses plus générales concernant le sens d'un geste dont la valeur est souvent bien plus sociale que religieuse.

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