Septentrion

  • L'histoire de morin-heights et des villages voisins Nouv.

    Traduit de l'anglais par Geneviève Rouleau

    Le récit extraordinaire d'une municipalité village unique des Laurentides!

    Les colons anglophones sont arrivés d'Argenteuil, au sud. Les francophones, pour leur part, venaient de l'est. Leur lieu de rencontre est aujourd'hui la municipalité de Morin-Heights. Tous les ingrédients - la langue, la religion et la culture - étaient réunis pour donner lieu à des conflits entre les deux peuples. Mais, plutôt que de s'affronter, ces nouveaux voisins ont livré bataille contre de denses forêts et des terres agricoles rocheuses et établi les assises d'une collectivité dynamique où règne l'harmonie.

    Ce livre raconte l'histoire de Morin-Heights depuis les premiers jours. L'évolution de la municipalité s'inscrit dans le contexte plus large des collectivités voisines des Pays-d'en-Haut et d'Argenteuil, du Québec et du Canada de l'époque.

    Les lecteurs seront ravis d'apprendre comment un petit village de l'arrière-pays, situé au coeur des Laurentides, au Québec, est devenu un microcosme de ce qu'un pays bilingue pourrait être: ni typiquement québécois ni tout à fait comme le reste du Canada.

    Donald Stewart détient un baccalauréat spécialisé en histoire de l'Université Carleton d'Ottawa. Il a été président de l'Asso­ciation historique de Morin-Heights et a dirigé plusieurs de ses publications. Ses ancêtres étaient des pionniers irlandais et écossais d'Argenteuil. Morin-Heights est toujours son lieu de résidence.

  • Voyage au canada dans le nord de l'amerique septentrionale Nouv.

    Depuis sa publication en 1887, Voyage au Canada dans le nord de l'Amérique septentrionale fait depuis l'an 1751 à 1761 par J. C. B. a servi de source documentaire à de nombreux historiens.

    Or, l'ouvrage, aujourd'hui attribué au canonnier Joseph-Charles Bonin, soulève de nombreuses questions. Rédigé au plus tôt à la fin de 1799, le texte n'est sans doute pas de la main de Charles Bonin, parfois prénommé Jean Baptiste dans d'autres documents d'époque. Certaines de ses aventures appartiennent manifestement au champ roma­nesque, à commencer par son enrôlement dans les troupes envoyées au Canada en 1751. Nombre de faits rapportés reposent, non pas sur des obser­vations personnelles, mais sur des ouvrages anciens. Des erreurs grossières entachent même son récit sur les plans ­géographique et historique.

    Dans cet essai, Pierre Berthiaume propose une analyse critique de Voyage au Canada qui incitera sans doute les historiens à la ­prudence lorsqu'ils citeront l'ouvrage.

    Professeur émérite de l'Université d'Ottawa, Pierre Berthiaume est un ­spécialiste de la littérature française du xviiie siècle et des relations de voyage en Amérique du Nord. Il a fait paraître plusieurs études sur le siècle des Lumières ainsi que des éditions critiques de récits de voyage (François-Xavier de Charlevoix, Nicolas Perrot, Mathieu Sagean, Antoine-Denis Raudot).

  • Maurice Duplessis demeure l'un des personnages les plus controversés de l'histoire du Québec. Plus de soixante ans après sa mort, il garde encore l'image d'un homme qui a fait surtout du tort au Québec.

    Pourtant, on s'explique mal comment un homme si méprisé ait pu être premier ministre pendant dix-huit ans, soit le plus long règne à ce jour au Québec. Malgré toutes les transformations de la Révolution tranquille, Duplessis et son monde ont-ils vraiment disparus tout d'un coup en 1960? Ne se sont-ils pas plutôt transformés pour continuer à exister, même encore aujourd'hui?

    À travers les diverses biographies, études et oeuvres consacrées à Duplessis au fil du temps, Pierre B. Berthelot retrace l'évolution de l'image de l'ancien premier ministre, de son vivant jusqu'à nos jours.

    Tâchons donc de retrouver un peu de lumière dans la Grande Noirceur!


    Pierre B. Berthelot est diplômé en littérature et en histoire de l'Université de Montréal. Il s'intéresse beaucoup à l'époque de Maurice Duplessis, à qui il a consacré un mémoire de maîtrise. Depuis 2015, il donne des conférences en histoire du Québec et enseigne à l'UTA de l'Université de Sherbrooke.

  • Parmi les oeuvres qui inaugurent le « tournant linguistique » de la pensée contemporaine, l'Herméneutique de Schleiermacher (1768-1834), théologien, philosophe, philologue, selon les catégories de l'époque, tient une place essentielle. Conçue en pleine expansion de l'idéalisme allemand, mais pour une large part contre lui, elle développe la première théorie du discours individuel et définit les méthodes de compréhension qui lui sont appropriées. L'observation minutieuse des mécanismes du langage y va de pair avec une analyse étonnamment actuelle de leurs incidences sur le processus de formation de la formation subjective. Entièrement revue et augmentée de deux textes sur la critique philologique, cette traduction intègre les corrections philologiques et chronologiques de l'édition critique.

  • C'est en observant la répartition des richesses et leur distribution que l'on met en lumière la façon dont elles sont partagées et que l'on perçoit le fonctionnement des sociétés, l'accaparement par certains des ressources et des privilèges et les inégalités socio-spatiales qui en découlent. Il n'existe pas de définition universelle de la richesse. À quelque échelle que ce soit, la richesse est toujours multidimensionnelle et toutes ses formes sont liées entre elles, qu'elles concernent le revenu, le patrimoine économique ou ce qui a trait au pouvoir, au savoir, à la santé, à l'accès aux ressources naturelles et culturelles, etc. Le livre repose sur l'étude d'expériences locales comparées en France et au Brésil dans les territoires du Nord-Pas de Calais et du Minas Gerais, à différentes échelles et sur des terrains variés : de la région à la métropole et au quartier, des espaces miniers encore en activité ou reconvertis aux espaces naturels protégés.

  • La structuration des activités juridiques et médicales en Europe depuis le xviiie siècle a été jusqu'ici trop peu étudiée de manière conjointe, sous l'angle de leur professionnalisation et de leur inscription territoriale. L'ouvrage résulte d'une collaboration pluridisciplinaire entre historiens, sociologues et juristes. Après avoir présenté la notion de professionnalisation, dans ses dimensions historiographique et sociologique, les contributions analysent les modalités, les rythmes et les limites de la structuration de métiers liés au droit, à la médecine et à l'ordre public dans l'aire continentale ouest-européenne marquée par la tradition romaine (France, Espagne, Italie, Belgique, Allemagne). De manière originale, les professions libérales au sens strict sont rapprochées d'autres métiers d'ordre public (juges, policiers, gardes champêtres...).

  • Gérer l'environnement... un tel projet peut sembler bien ambitieux, voire illusoire, au regard de la diversité, de l'ampleur et de la complexité des enjeux. Il s'agit pourtant d'un défi incontournable. Pour le relever, il est indispensable de comprendre finement les liens qui se tissent, au sein des territoires, entre les multiples objets d'environnement « en mal de gestion » et les acteurs concernés à un titre ou à un autre par leur devenir. C'est ce à quoi contribue cet ouvrage. À l'aide du concept de situation de gestion environnementale, il propose un éclairage original et pluridisciplinaire sur une variété de problématiques. Il y est question aussi bien de l'eau que de la faune sauvage, des sols, du vent, de la forêt, des espèces invasives... Pour analyser ces situations, l'ouvrage aborde successivement les questions de territoires et de temporalités, de conflictualité, d'outillage gestionnaire et de qualification technique des « états d'environnement ».

  • En prenant pour objet « le vote au village » au xxe et au xxie siècle, ce livre s'attache à construire une sociologie et une histoire « au ras du sol » des pratiques politiques locales. À rebours des grands paradigmes interprétatifs qui voient des idéologies partout, et qui déduisent ce que font les acteurs d'une simple adhésion à des idées politiques, les contributeurs - historiens, sociologues et politistes - s'inspirent d'une approche écologique du vote soucieuse de saisir l'électeur en contexte. Le principe de l'élection est loin de résumer l'ensemble des rapports au politique et des occasions au gré desquelles ces derniers se nouent. Il constitue néanmoins un observatoire particulièrement fertile pour analyser les pratiques (et la manière changeante dont celles-ci s'organisent) et les répertoires d'appréciation que mobilisent les acteurs et les circonstances dans lesquelles ils les (ré)activent dès lors qu'ils votent.

  • Filmer l'écrivain, est-ce filmer une vie, un statut institutionnel, une parole ? L'émission littéraire ou la critique filmée sur internet ont-elles pour but de rapprocher le public de littérature ? La dimension patrimoniale et didactique du film sur la littérature, la starisation liée à l'incarnation des auteurs semblent dominer les discours cinématographiques et télévisuels. Peut-on alors parler de critique ? Ou avons-nous affaire à la constitution d'un pur objet de culture ? Les études ici rassemblées témoignent qu'un discours critique est en jeu dès lors que le cinéma ou la télévision engagent un geste de mythification ou de démystification. L'ouvrage mettra également en avant les ressources propres dont le film dispose pour explorer ce qui apparaît comme au coeur de l'expérience littéraire : la production d'effets qui dépassent le fonctionnement linguistique et relèvent de la matérialité de l'écrit, du corps, de la naissance des images, des rythmes et des sons et par-dessus tout sans doute, comme le cinéma, d'une méditation sur le temps et la mémoire.

  • Symboliquement, l'opéra et la bibliothèque - la musique et la littérature - occupent le même espace où s'active l'ironie. - Un adage traditionnel a pu, fort longtemps, opposer l'air et les paroles. Nous savons, à présent, que les mots possèdent, à l'égard des choses qu'ils appréhendent, le même pouvoir ironisant que les sons. Ce livre enquête sur ce pouvoir. Figure littéraire autant que musicale, don Juan est doublement impliqué dans cet espace : saisi par l'ironie qui se dépense en lectures contestataires de sa légende, traditionnellement édifiante, il se pose lui-même en ironiste, soulevant, par son discours et son comportement, la question des valeurs, qui mobilisera, vers 1880, la critique nietzschéenne. Sur les traces du débauché, le pornographe, l'être luciférien et l'hérétique envahissent significativement la fiction contemporaine. Marque d'une esthétique différente, où la dissonance, conformément à la prophétie de l'auteur de La Naissance de la tragédie, s'impose aux dépens de la consonance. C'est dire que la musique, lors même qu'on cesse de parler d'elle, demeure présente dans toute réflexion sur l'ironie. On reconnaît ainsi le pouvoir qu'elles ont en commun de relativiser toute manifestation d'un sens déterminé, et de libérer, en contrepartie, cette profusion de simulacres, par quoi l'imaginaire d'une époque se reflète dans ses créations culturelles.

  • Poète au nom flamboyant, Blaise Cendrars a longtemps été dévoré par ses propres images. Celui qu'on a surnommé l'errant des bibliothèques, le pirate du Lac Léman ou l'Homère du Transsibérien s'est parfois pris au piège de ses légendes et le personnage a pris alors le pas sur une oeuvre distraitement reconnue. Derrière l'époustouflant bricoleur de légendes, s'est pourtant masqué le constructeur d'un mythe où tout - corps, nom, monde - tend à se refondre dans une Vita Nova. Sous le signe de Nerval, son guide dans l'impossible, il en a confié le dessein lucide à l'écriture, par une expérience unique comme sa main de manchot. Le « comput » de sa vie d'homme, selon L'Homme foudroyé, commence au mois d'octobre 1917. Le secret qui le « bouffe tout entier », il ne le livre que par figures, mais tout tourne chez lui autour de cette coupure revendiquée avec insistance et mal désignée exprès au Lecteur inconnu. Au cours de l'été précédent, à Méréville (Seine-et- Oise), Cendrars a entrepris en secret le voyage vers la gauche de son corps qui lui permettra de se « refaçonner ». Par l'alchimie d'une coupure traversant d'un même fil son corps blessé à la guerre, un pseudonyme adopté depuis 1912 et une première entreprise poétique de laquelle il prend congé, il exile sa main coupée parce que coupable, donnant naissance à un des mythes les plus fascinants de la modernité, celui d'Orion manchot.

  • Voici la première monographie consacrée à une oeuvre forte d'une quarantaine d'ouvrages, romans, essais, poèmes, traductions, aussi diversifiée dans ses productions qu'unitaire dans sa cohésion comme si le vocable de corpus pouvait se perdre comme métaphore, retenu à la puissance de chair, au souffle et au rythme de celui qui tient la plume. Que relève-t-elle dans son fonctionnement des limites et des ambitions de la littérature contemporaine, de son rôle et de ses pouvoirs ? OEuvre de chair, le texte est moins une réalisation de l'intellect que création d'un enveloppement vivant où s'incarne l'origine, où le fils consomme l'inceste avec la mère, où le masculin ne peut parler que d'une double voix dans son identification au féminin. Au battement des contradictions de l'âme et du corps, du transcendantal et de l'organique, de la ténèbre de l'origine et de la clarté des signifiants, de la sainteté et de la souillure, une langue porteuse et sacralisée, échappant à toute sécularisation esthétique, devient, entre silence et absence, ce phrasé qui récupère en mythobiographie la nullité de l'existence, cette incantation qui célèbre la perte, l'échec et le désespoir ontologique. L'écriture, en son cheminement de perdition, ne cesse de boucler son cercle pour que, à jamais retranché de la parole, ne cesse de résonner son secret dans la musicale chambre d'échos.

  • Toute parole collective, quelle qu'elle soit, est une fiction, en ce sens qu'il n'existe pas de Sujet collectif susceptible d'en soutenir réellement l'énonciation. Les romans de Gustave Flaubert, de Nathalie Sarraute et de Robert Pinget, sur lesquels porte cet essai, prennent chacun à sa manière ce discours impossible pour matériau ; ils en éclairent les linéaments, en scrutent les failles, en interrogent les rêves, les fantasmes et la violence. Ce que parler veut dire à l'échelle collective, telle est la réalité que l'art romanesque s'emploie ici à interroger, suppléant ainsi à un métadiscours introuvable sur la nature de ce qui lie les hommes ensemble. Les trois romanciers examinés cherchent moins à s'exprimer personnellement à travers leur oeuvre qu'à interroger la présence et les effets d'un discours collectif a la fois omniprésent et inconsistant. Le langage n'est plus simplement l'instrument de leur art, mais l'objet principal et même exclusif de leur questionnement esthétique. Ce déplacement est d'une grande importance et marque l'émergence d'une crise de confiance, laquelle peut d'ailleurs éclairer en grande partie le passage de l'âge romantique à l'âge moderne : la promotion de la parole à l'avant-scène du roman s'accompagne à l'évidence d'une défiance, à tout le moins d'une inquiétude ; le soupçon qu'elle échoue à exprimer le sujet qui la profère, la découverte, au fond, d'une espèce d'aphasie au coeur de la parole, hante en effet les romans de Flaubert, Sarraute et Pinget. Tel que ces oeuvres l'articulent, ce soupçon n'a rien d'abstrait ni de métaphysique ; il concerne à chaque fois l'incidence du discours collectif dans l'usage de la parole et donne lieu à ce que l'on pourrait appeler une problématique romanesque de l'aliénation verbale. Flaubert, incontestablement, marque l'apparition d'une telle problématique dans les Lettres, inaugurant ainsi l'une des grandes voies du roman moderne et contemporain. La méthode adoptée dans cet essai procède par lectures exemplaires et s'efforce de ne jamais séparer le commentaire critique de l'exigence d'élucidation théorique. À travers une relecture du premier et du dernier roman de Flaubert et le commentaire de deux romans clés de Sarraute et de Pinget, le statut du discours collectif est interrogé à la fois pour lui-même et dans ses rapports avec la parole singulière, enfin dans ses relations avec le roman comme espace adéquat de sa représentation et de son analyse. Au fil du questionnement et au terme de l'enquête, il apparaît que la littérature offre à la société un lieu symbolique où s'entendre et que, ce faisant, elle redonne perpétuellement sa chance à la dissemblance des sentiments intersubjectifs de se manifester sous la parité des expressions collectives.

  • Les lecteurs pongiens aiment à se dire séparés en deux camps : les tenants d'un Ponge phénoménologue et ceux d'un Ponge formaliste. Une telle représentation, posturalement conflictuelle et scientifiquement peu féconde, devait d'urgence être démontée. Peut-être phénoménologie et formalisme pongiens ne sont-ils que les manifestations d'un seul et même principe. Ce qu'ils donnent à lire, c'est l'empressement du poète à organiser sans relâche les deux grands corps qui enveloppent le genre humain, le monde extérieur et celui du langage. La démarche pongienne témoignerait ainsi d'une passion incontrôlée... pour l'ordre et le rangement. Ce caractère obsessionnel de l'écriture serait la signature de Francis Ponge, l'emprunte qu'il laisse sur tout ce qu'il manipule. Cela divise les lecteurs, mais ne le sépare pas. Les uns seront plus sensibles au geste de colmatage produit par cette immense machine textuelle, les autres à l'effet de brouillage qui en résulte, ressenti comme machination. Dans un premier temps, l'auteur précise les contours de cette étonnante signature, en s'appuyant sur la pensée derridienne et sur l'enseignement lacanien. Dans un second temps, l'élaboration théorique s'efface derrière des lectures novatrices d'où se dégage une série de motifs pongiens centraux - l'appropriation du rite sabbatique, l'hostie comme siglaison de l'innommable, la poétique de l'habitat, le refus de la croyance, l'imaginaire du spectre et du bouffon -, mais généralement éludés faute d'un concept suffisamment fort pour les contenir tous.

  • Pourquoi la littérature est-elle nécessairement mystérieuse ? On enquête, on suit des pistes. Les significations font appel, qui abondent par brassées d'images, figures graffitées, timbres, ponctuations, leçons très droites ou messages sabordés. Cependant, on n'avance qu'à conter la blessure du sens : le livre défend son secret. Le lecteur appelle mystère cette blessure. Il pose que celle-ci s'interprète d'être rapportée à l'à cru du monde qui la fit naître. Ombilic des oeuvres, fontanelle des écrivains. Il suppose un mal à l'oeuvre, une source charnelle, sauvage et singulière de la langue. Intime, dit-il, est la griffe qui éperonne son sujet, style le livre. Huit sections, donc, pour lire Barbey d'Aurevilly, Jules Vallès, Franz Kafka, Jean-Paul Sartre, Pascal Quignard. Corpus hétérogène, mais une communauté d'écriture. Ces auteurs donnent voix à l'intrus qui parle en eux. Une dette d'affect hante leur oeuvre. L'imagination puise au sang hostile de l'incurable, presse une blessure secrète devenue nerf de la création, donnant à la vie de l'oeuvre une force de maladie. Leur art est un exercice de cruauté.

  • La tentation du reportage destiné à la grande presse n'a épargné presque aucun des écrivains des années trente : Carco, Cocteau, Cendrars, Soupault, Simenon, Kessel, Malraux et combien d'autres encore, se sont lancés, sous le patronage de la figure mythique d'Albert Londres, dans le genre incertain de l'enquête, pour le plus grand plaisir des lecteurs du Matin, de Paris-Soir ou de Voilà. Phénomène aussi remarquable que méconnu de la vie culturelle de l'Entre-deux-guerres, la vogue de l'écrivain-reporter soulève quelquesunes des questions essentielles que se pose alors la littérature, à mi-chemin du livre et du journal, de l'écriture et de l'action.

  • Consacré aux Comiques, cet essai aménage une promenade dans les Lettres et les Arts, d'Alphonse Allais à Marcel Duchamp, en passant par Charlot - mais aussi du politique au poétique ou de l'incongruité au sublime. Car la veine comique s'entremêle à d'autres, qui l'exaltent. Tout en confrontant les principales théories du rire, l'ouvrage interroge la teneur d'un comique pur, cher à Baudelaire. Produisant le non-sens, la mystification et toutes sortes d'effets problématiques, l'humour « moderne » profane la composante sacrée de l'Art.

  • L'homme sans ombre est un moi sans Autre, monade solipsiste. Inquiétante étrangeté de ce moi inaltéré, égal à lui-même, sans différence. Cette vie sans ombre, exposée à la lumière du jour, ce Même sans Autre, ne serait qu'expérience mutilée, umbra vitae, ombre de la vie. L'étrange histoire de Peter Schlemihl, fable morale et métaphysique, plane sur les pages de ce livre comme une allégorie de l'histoire de la pensée française après la guerre froide. Procédant par micrologies, L'Ombre pour la proie suggère, en s'étayant d'un vaste corpus de textes polémiques, philosophiques et littéraires contemporains, que l'homme postmoderne, nouveau Peter Schlemihl, aurait ainsi aliéné son ombre (l'Autre, la Loi, le Symbolique) à la jouissance immédiate et sans entraves qu'offre une société hyper-individualiste et festive. « Je sais que l'ombre n'existe plus dans notre monde, c'est un accessoire démodé de romans gothiques », écrivait le romancier Pierre Jourde. Peut-être l'écrivain survit-il littérairement dans un univers post-littéraire, dernier témoin d'une civilisation crépusculaire

  • « Je ne suis pas moderne », jetait Camus en manière de défi. C'est que le classicisme tragique de l'écrivain donna le vrai ton de notre modernité après Auschwitz. En alerte nouvelle, la méditation de Camus valait de s'inscrire depuis le nihilisme dont, sous le nom d'absurde, il fit le diagnostic et la généalogie sans concevoir de s'y soumettre, d'y sacrifier la joie d'exister ou d'en accommoder le désastre sous quelque promesse de rédemption. Albert Camus prit la mesure d'un âge dominé par un régime de la raison s'autorisant de justifier la terreur au titre d'un progrès inéluctable de l'Histoire. Son souci fut du temps, jamais exactement au rendez-vous des hommes. Haussant cette plainte du temps en interpellation, il y médita l'idée de notre communauté. Aujourd'hui, l'actualité de l'oeuvre de Camus fait symptôme pour notre époque : les auteurs lisent ensemble essai et poème, interrogent les signes rompus et précurseurs d'une démocratie à venir. Ils saluent une oeuvre radicale, qui arpente les figures du mal, demande que l'homme réenchante le visage de la terre, nous aide à requalifier notre présent.

  • C'est à Venise que j'ai décidé toute ma vie" écrit Barrés en préfaçant sa trilogie du Culte du Moi, en 1892. Et Venise représente en effet le lieu fondateur de son expérience d'écrivain. D'abord ville de l'individualisme triomphant, de la réclusion orgueilleuse et de l'édification de soi, Venise devient progressivement la ville des miasmes, du pourrissement et de la volupté morbide. Cette métamorphose de la figure de la ville, corollaire de l'enracinement lorrain de Barrès, permet de rendre compte de l'évolution profonde de l'oeuvre mais en même temps de sa cohérence. Mélange de fascination et de répulsion, de désir et de rejet, le rapport de Barrès à Venise révèle celui qu'il entretient avec l'écriture. Le livre étudie les diverses figurations de Venise dans l'oeuvre de Barrès - Venise égotiste d'Un Homme libre (1889), Venise utopique de L'Ennemi des lois (1892) et romanesque de L'Appel au soldat (1900), Venise poétique d'Amori et Dolori sacrum (1903) - et montre comment chacune engage une réflexion sur l'acte même d'écrire. À celui qui vit dans le désir et le souci d'être soi, Venise fait entendre le chant mêlé de la liberté, de la puissance et de la vanité. C'est pourquoi la légende de Venise composée par Barrès parle de la solitude, de la communauté idéale et peut-être introuvable, du triomphe et de la mort. Elle parle d'enchantement et de peur, d'enthousiasme et de doute de l'écriture comme tentation et de la tentation comme accomplissement.

  • Dessin à regarder de traviole, le titre d'Artaud formule un étrange mode d'emploi, tout comme sa définition du lecteur de poésie - lire l'oeuvre d'un poète c'est avant tout lire au travers - restitue à la lecture une étrange valeur d'usage. Ecrire, lire, dessiner, penser, regarder de traviole, au travers, là serait l'unique chance pour que le réel advienne, dans la décomposition et l'ouverture des formes, le renoncement à l'identité, la violence faite au langage, le refus de tout système fabricateur de réalité. A partir de la revue Documents qui fut dirigée, par Georges Bataille, c'est l'exigence et le travail du réel que ce livre tente d'explorer. Ou comment la littérature, la peinture, la pensée critique, en fustigeant l'ancienne attitude esthétique qui n'aurait été qu'escamotage, mensonge et sérieux métaphysique, s'acharnent à déstabiliser les codes de perception et à faire voir le réel, inventent un tout autre réalisme.

  • Pétrus n'est plus qu'un nom dans la littérature romantique. Et pourtant Borel est exemplaire en cela qu'il a manqué ce que d'autres ont réussi. Son fourvoiement manifeste la pente intime qui parfois incline l'oeuvre vers sa négation. Borel manifeste un destin, une destination « différée » que ses livres pourtant visent avec une ironique ferveur. « Auteur provisoire », il vaut par les signes de démesure, de gaucherie, d'apparat qu'il laisse, comme le rêve de ce qu'il aurait pu écrire (ou vivre). Au geste du Créateur transmettant d'un doigt la vie, il impose un retournement, pour se désigner lui-même, dans une sévère auto-accusation, lieu du procès et de l'excès. OEuvré par son désir inabouti, il révèle ainsi comme malgré lui l'arrière-fond inquiet dont l'art souvent résulte. Les bizarreries de son tempérament d'écrivain témoignent alors d'un insupportable pressentiment : et si la littérature était perdue - à moins qu'elle ne soit là pour dire, en créant, la perte même !

  • Passionné d'éthique et de littérature, Ducasse avait tout du bon élève qui en sait déjà trop pour pouvoir croire longtemps ses maîtres, mais pas encore assez pour ne plus croire les livres. Les maîtres sont des « sceptiques » à la mode du Second Empire, tandis que les livres veulent, disent-ils, lutter contre le Mal. Ils le dépeignent avec ardeur ? Certes, mais c'est par « méthode », pour mieux vanter le Bien. Excellente tactique, pense d'abord Ducasse, qui veut lui aussi contribuer à cette noble croisade où il voit l'avenir : peignons le Mal sous ses couleurs les plus horribles, et les âmes oppressées ne pourront que se jeter dans les bras du Bien. Voilà, au rebours de ce que l'on a longtemps cru, tout le programme des Chants de Maldoror. Mais des doutes naissent,-peu à peu. Quelle est-elle donc cette « morale » dont chacun se réclame et que les Chants veulent servir par leurs propres moyens ? Quels sont ces moyens ? Pourquoi ont-ils échoué, nous laissant confondre leur subtil utilisateur avec ce qu'il vomissait : ces « hurleurs maniaques », ces anges du Mal, ces « farceurs au quarteron » dont il voulait précisément la fin ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles ce livre s'efforce de répondre, en relisant pas à pas les Chants.

  • Deux séries thématiques qui encombrent les récits de Villiers de l'Isle-Adam ont paru mériter quelque attention. Il y avait la cohorte des femmes (les vivantes et les mortes, les infidèles, les prostituées, les malades, les inconnues, les incomprises), flanquées de leurs amants perplexes face à l'énigme du féminin. Il y avait aussi toutes ces guillotines dressées, offertes à l'infatigable curiosité que suscite la mort. Deux mystères, ou plutôt deux secrets. Non pas objets d'une quête ou d'un effort herméneutique au prix duquel, finalement, ils se dévoileraient ; mais thèmes d'un discours sans profit, qui, pour avoir convoqué tour à tour le philosophe, l'occultiste, le médecin et le prêtre, n'en débouche pas moins sur un savoir improbable : dernier mot, peut-être, de la trop fameuse « ironie » et de la très réelle cruauté de Villiers. Non sans exhiber, entre eux, d'étranges et troublantes accointances. - Ainsi que le rappelait Villiers, « la mort est femme ».

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